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1er article


1843 - Le procès de Marguerite et Antoine

 

L’ensemble des informations présentes dans l’article sont extraites de documents consultables en ligne auprès des Archives de la Dordogne et du site de généalogie Généanet.

La mise en ligne des registres d’écrou du département de la Dordogne nous éclaire sur un procès qui fit date et jurisprudence à Périgueux en 1843.

 

Pour le 19ème siècle et le début du 20ème siècle, il existait plusieurs catégories de détention et autant de séries de registres d’écrou.

Ont été étudiés en particulier les registres de la Maison d'arrêt et de correction de Périgueux qui enregistrent les prévenus en attente de jugement devant le tribunal correctionnel.


2Y80 - Registre d'écrou des prévenus et inculpés - arrêt et correction (table).

2Y108 - Registre d'écrou des accusés et condamnés - maison de justice auprès du tribunal criminel et de la cour d'assises.

2Y140 - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table).

2Y141 - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table).


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La petite Marguerite Neyssensas nait à Léguillac de l’Auche le 9ème jour du mois de Prairial, en l’An X (17 septembre 1802) à 9 heures du soir, des époux Pierre Neyssensas, 31 ans, tisserand et Jeanne Veyssière, 27ans, habitants le chef-lieu de Léguillac de l’Auche. Les témoins se nomment Bernard Simon, 22 ans et Jean Patissou, 58 ans, habitants du bourg.

Marguerite est petite-fille du couple Guillaume et Marguerite Dupuy, mariés le 14 novembre 1765 à Montrem. L’ascendance n’a pas été recherchée.




L’acte est signé au temps de la gouvernance de Napoléon Bonaparte, au pouvoir depuis 1799 après le coup d'État du 18 Brumaire, nommé premier consul à vie à partir du 2 août 1802. Il est sacré empereur en la cathédrale Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804 par le pape Pie VII.


On rencontre le père de Marguerite aux archives de la Dordogne……. Quelques années auparavant.

« La Convention, le 24 février 1793, décrète l'état de réquisition permanente pour tous les citoyens âgés de 18 à 40 ans, célibataires ou veufs sans enfants. Pierre Neyssensas, 25 ans, (erreur sur la date de naissance), tisserand à Léguillac est requis pour habiller les soldats. Son père Guillaume est cultivateur.

Pierre est réquisitionné pour habiller les soldats, de ce fait il lui est interdit de travailler pour aucun particulier. Les matières premières ne tardent pas à faire défaut, les prix augmentent sensiblement. Les besoins considérables en habillement se composent d’habits, vestes, culottes, paires de guêtres d’étoffe, chapeaux, sacs de toile, sacs de peau, chemises, paires de bas, cols noirs et cols blancs ». Réf : blog partie « Guerre ».

Marguerite semble être la fille unique du couple. Ses parents sont décédés avant son mariage en 1827, avant l’âge de 56 ans pour Pierre et 52 ans pour Jeanne. A ce jour après recherches sur les tables décennales, leurs décès n’apparaissent sur aucun registre ?

Le 22 février 1827, Marguerite, 25 ans, épouse à Léguillac de l’Auche, Antoine Lejeune, 23 ans, garçon charron né à Mensignac le 18 mars 1804. Les témoins se nomment Martial Garreau, 29 ans, servant à gage, Jean Baptiste, 34 ans, menuisier, Pierre Soulier, 63 ans, charpentier, habitants Léguillac, et Jean Naboulet, 46 ans, cultivateur, habitant du village de Beaulieu, commune d’Annesse.

La famille Lejeune à des origines Belges depuis la fin du 17ème siècle, en Wallonie, province de Liège. Le père d’Antoine, Jean Joseph Lejeune décède en Belgique en avril 1812 lors d’une épidémie de dysenterie qui fait des coupes sombres au sein de la population Belge. Antoine est alors âgé de 8 ans.

La mère d’Antoine, Marie Pautard, Mensignacoise de naissance, habite en 1827 le hameau du Chalup situé à 1 km 5 de Mensignac avec son fils Antoine. Les parents d’Antoine eurent 5 enfants, le 1er enfant en 1798, le dernier enfant en 1808, tous nés à Mensignac.




Le parcours de Marguerite et Antoine s’inscrit dans un contexte de fragilité économique des campagnes. En 1830, la population rurale du Périgord est majoritairement composée de petits paysans et de journaliers vivant dans des conditions précaires. Les difficultés économiques, combinées à l’augmentation des impôts et à l’insécurité foncière, nourrissent un fort ressentiment envers les élites locales.

Les attaques et pillages de châteaux lors de la révolution de Juillet 1830 traduisent une violence sociale dirigée contre les symboles de la domination nobiliaire, perçue comme responsable des inégalités persistantes. Ces actions ne sont pas uniquement politiques : elles relèvent aussi d’une contestation économique et sociale.


La peur du retour de l’ordre féodal et la mobilisation des élites

Face à cette agitation, la petite bourgeoisie et la noblesse réagissent rapidement en armant les gardes nationales, ce qui montre la crainte d’un soulèvement paysan généralisé. Cette réaction révèle la fracture sociale profonde entre élites et populations rurales.

Même si les droits féodaux ont été abolis juridiquement en 1789, leur souvenir reste très vif dans les campagnes. La peur du retour de la dîme et des corvées, mentionnée pour 1849, illustre la persistance d’une mémoire collective marquée par l’exploitation seigneuriale. Cette angoisse structure durablement les comportements politiques ruraux.

 

La politisation progressive des campagnes (1830-1849)

Il existe une continuité entre les révolutions de 1830 et de 1848. Dix-huit ans après la révolution de Juillet, les campagnes répondent de nouveau à un appel antiféodal lors de la révolution de Février. Cette répétition souligne une politisation croissante du monde rural, qui ne se limite plus à des violences spontanées mais s’exprime aussi par le vote.

Le succès des socialistes aux élections législatives de 1849 en Dordogne s’explique par leur capacité à capter ces peurs et ces attentes, en se présentant comme les défenseurs des paysans contre les abus des notables locaux. Le vote devient ainsi un prolongement de la contestation sociale.

Marguerite et Antoine habiteront Léguillac de l’Auche durant quelques années (1827-1841). Leurs 3 enfants naissent à Léguillac entre 1828 et 1834. En 1831, le recensement nous indique qu’Antoine est charron dans le bourg. Un seul autre charron est en activité dans l’un des hameaux de la paroisse de Léguillac, il s’agit de Jean Veyssière, 50 ans.

Quelques temps après, le couple quitte Léguillac. En 1841 le recensement localise Antoine et ses 3 enfants, rue de Périgueux à Lisle, à 15 km au nord de Léguillac dans l’une des habitations situées à la sortie du village en direction de Périgueux.


Les trois enfants du couple n’ont que quelques mètres à parcourir pour rejoindre l’école gratuite située dans la maison personnelle de l’instituteur Monsieur Naboulet sise rue de Périgueux, trop mal aérée et exiguë pour accueillir 52 élèves en 1850. Monsieur Naboulet prendra sa retraite en 1861.



Antoine partage son activité de charron avec le maréchal-ferrant Léonard Gaillard, situé tout à côté, et la rue de Périgueux ne manque pas de petits métiers à cette époque, boulanger, cordonnier, galocher, coutelier, cabaretière, chevrier, menuisier, tailleur de pierres et d’habits, aubergiste. Aujourd’hui la place de la Forge à l’entrée du village est un souvenir du maréchal-forgeron et du charron de la rue de Périgueux.




On remarque sur la partie haute de la maison de gauche une fenêtre du 16ème, l’une des maisons les plus anciennes du village, à droite l’entrée d’une habitation avec encadrement classique du 18ème siècle avec une évocation simplifiée des chapiteaux antiques accompagnant la moulure d’imposte.


Le village de l’Isle


On note que Marguerite n’est pas mentionnée en 1841 sur le recensement l’Islois, en effet, Marguerite, 39 ans, est employée en qualité de domestique-cuisinière chez Madame de Saint-Cyr à Périgueux à 21 km de Lisle.

Il est vrai que l’état des routes s’améliore sensiblement après 1830. En effet avant 1840, « aucune route proprement dite ne sillonne encore la vallée de la Dronne. C’est à peine si quelques vieux chemins ont eu quelques réparations. Les Lislois vont à Périgueux à pied, les plus fortunés font le voyage à cheval. Il y a quelques voitures publiques d’une lenteur désespérante ». Histoire de Lisle par l’abbé Farnier en 1945.

En 1835, l’enquête de Cyprien Brard souligne l’absence de route départementale traversant Lisle, le maire espère que sous peu, un complément à la départementale de Périgueux à Ribérac sera mis en service.

Marguerite, domestique-cuisinière, est gagée pour l’entretien et le service de la « domus », dans un sens plus large, « domestique » signifie celui qui demeure chez un maître et dans une même maison.

Le métier de cuisinière, une profession largement invisibilisée ?

Marguerite, éloignée de sa famille, est cantonnée à la cuisine domestique considérée comme secondaire.

Au sein d’une hiérarchie genrée, les hommes revendiquent la haute cuisine, considérée comme un art noble, technique et créatif, les femmes sont assignées à la « cuisine ménagère », perçue comme naturelle, instinctive, liée au foyer plutôt qu’au prestige.


Le statut de cuisinière de maison bourgeoise.

Marguerite a été retenue pour un emploi de cuisinière sans contrat et vit chez Madame de Saint-Cyr qu’elle suit parfois lors de ses déplacements. Elle n’a pas de droits sociaux (congés, salaires déclarés, assurance…).

Les conditions de travail sont difficiles. On exige de Marguerite des journées de 12 à 14 heures, peu ou pas de repos et une constante perfection. En l’absence d’apprentissage, Marguerite a appris « sur le tas », par observation et transmission orale et doit savoir cuisiner sur mesure, faire preuve d’adaptation permanente, avoir une gestion économique (forfaits par convive) et recycler rationnellement les restes.

Marguerite, comme une grande partie des cuisinières du 19ème siècle, souffre d’une mauvaise réputation sociale (clichés de voleuses, ignorantes, impliquées dans « l’anse du panier »). L’anse du panier pour une domestique, une employée de maison, est la majoration du prix des courses pour gagner sur son patron.

Les méfaits commis par des employés de maison ne sont pas rares ainsi, « la nommée Marie Rebière, servante chez Mr Rebière, propriétaire à Nantheuil, vient d’être arrêtée comme incendiaire. Elle est prévenue d’avoir mis le feu à quelques objets de valeur déposés dans le grenier de la maison habitée pas ses maîtres. » l’Echo de Vésone - mars 1841.

Le 8 avril 1843 auprès de la Cour d’assises de la Dordogne, « le nommé Jean Dumas, âgé de 18 ans, est accusé de plusieurs vols, commis chez le sieur Carbonnière, pendant qu’il servait en qualité de domestique, et après qu’il eût été renvoyé pour ce fait.

Les vols principaux, ceux pour lesquels il est poursuivi, ont eu lieu, après sa sortie, à l’aide d’escalade et d’effraction intérieur. Le premier vol était d’une somme de 1100 francs, le second de 400 francs. Dumas a avoué son crime. Il a été condamné à 4 ans de prison et aux frais ». L’Echo de Vésone d’avril 1843.


En ce temps-là : Périgueux en 1841 ne manque pas d’activités : extraits de L’Echo de Vésone


Les mouvements du port : sont arrivés le 23 décembre 1840, Sarragos, la Société, sel et avoines, venant de Libourne.

Le 24, Granger, les Deux-Frères, denrées coloniales venant de Bordeaux.

Le 1er janvier 1841, Martin, l’Espérance, sel et planches de pin venant de Libourne.

Le 1er janvier, Cassias, le Jeune Dulon, tabac et bois de Nerva venant de Bordeaux.

Les départs du port de Périgueux :

Le 24 décembre 1840, Lafaye, les Deux Rochers, feuillard pour Bordeaux.

Idem, Simondet, le Saint-Etienne, madriers de noyer pour Bordeaux.

Idem, le Héros, fer et carrassonne pour Bordeaux.


Au théâtre : Dimanche prochain 10 janvier 1841, pour la clôture définitive, le Gymnase Castelli donnera une première représentation de Napoléon Bonarparte, ou le Petit Caporal, vaudeville en 1 acte, Henri IV en famille, vaudeville en 1 acte, le Dépit Amoureux, haute comédie en vers en 1 acte, Les Couplets d’adieu aux habitants de Périgueux.

 

Bal paré et masqué : Février 1841

« Périgueux est entouré de séductions ; les plaisirs lui naissent de toutes parts. Demain Dimanche, bal paré et masqué au Grand Café de la Comédie, spectacle et bal paré masqué au théâtre. C’est à ne s’y pas reconnaitre, c’est à perdre la tête et à ne savoir auquel entendre. Tous nos dimanches, d’ici mardi gras, doivent ainsi être filés de festivals parés et masqués, de soirées vénitiennes, de tombolas, et parsemés de débardeurs, de positions, de hussards, de Mazaniellos, de Figaros, de dominos de toutes les couleurs, joyeuses, étincelantes et tournoyantes planères de notre zodiaque périgourdin ».

Février 1841 :

« On dit que l’ordre vient d’être donné pour que les gendarmes, tant à pied qu’à cheval, portent désormais moustache comme tous les autres corps qui composent notre armée ».


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Pendant ce temps, une nuit de février 1841, le quotidien de Marguerite et Antoine bascule vers l’irrémédiable.


Le couple est reconnu coupable de vol domestique chez Madame de Saint-Cyr qui se porte partie civile. Une fois sa plainte entendue par les juridictions répressives, le juge d'instruction du tribunal civil, Raymond Courtois est saisi. Le code d'instruction criminelle établit une procédure inquisitoire et secrète qui accorde bien peu de droits aux victimes durant la phase d'instruction.

Raymond Courtois (domicile : Faubourg Saint-Martin) transmet un mémoire auprès de la chambre des mises en accusation de Bordeaux. « Par arrêt de la cour Royale de Bordeaux, chambre des mises en accusation en date du 3 juillet 1843 », Marguerite et Antoine sont convoqués devant la cour d’Assises de Périgueux le 19 aout 1843.


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L’Echo de Vésone du 1er aout liste les affaires qui doivent être jugées pendant la session extraordinaire de ce mois d’aout 1843.


16 aout, Jean Liotou, meurtre, Jean Guilhem, vol.

17 - Simon Reynaud, assassinat - Pierre Tronche, vol.

18 - Rodolphe Zehender , assassinat, Guillaume Juge, vol.

19 - Jeanne Neycensas, Antoine Lejeune, Jeanne Guinot, vol.

21 - Delusin, homicide - Castang, vol.

22 - Delmont, faux témoignage - Trufy, vol.

23 - Hyves et Fr Authier, vol - Quilhac et Andreau, fausse monnaie.

24 - Jamain, faux.

26 - Pajot, vol et faux – Vilaine, vol.


Lors de l’audience du 16 aout, une session extraordinaire s’ouvre sous la présidence de Monsieur le conseiller Mimaud.

« Monsieur le président, après l’appel de Messieurs les jurés, leur a adressé un discours dans lequel il leur a rappelé leurs devoirs en général et la juste sévérité que leur imposait notamment la multiplicité des vols dans le département, circonstance qui a obligé à ouvrir une session extraordinaire d’assises.

Après l’allocution, les débats de la première affaire commencent…. Avec un certain Liotou, accusé de meurtre ».


Les jurés ne sont pas non plus à l’abri des vols !!!


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Puis vint le 19 aout avec l’affaire qui nous concerne plus particulièrement.



Les faits tels qu’ils sont relatés dans L’Echo de Vésone du 20 aout 1843

« Dans le courant du mois de février 1841, une somme d’environ 8000 francs fut dérobée à la veuve dame de Saint-Cyr, dans un placard de la maison qu’elle possède à Périgueux. Le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu’un connaissant bien les localités. Mme de Saint-Cyr avait alors pour cuisinière la femme Lejeune, pour femme de service une nommée Jeanne Guinot, et pour domestique Georges Choury. Ce dernier fut seul soupçonné ; mais aucune poursuite ne fut dirigée contre lui.

Choury ne resta que peu de temps chez Mme de Saint-Cyr ; les femmes Lejeune et Guinot n’en sortirent que dans les six derniers mois de 1842.

Ce premier vol paraissait oublié, lorsqu’au mois de janvier dernier (1843), le nommé Gabriel Tourenne, envoyé à Périgueux par Mme de Saint-Cyr, qui se trouvait à la campagne, s’aperçut qu’un vol de linge avait été commis, par des individus qui s’étaient introduits dans l’appartement à l’aide d’effraction ; et bientôt après, M. le commissaire de police, appelé sur les lieux, constata le vol d’une somme de 6000 francs, placée dans un petit placard, dont la serrure avait été forcée.

Ce second vol éveilla l’attention de la justice ; on découvrit que les époux Lejeune, dont la position était on ne peut plus gênée avant l’entrée de la femme chez Mme de Saint-Cyr, faisaient maintenant beaucoup de dépense et achetaient même des immeubles qu’ils payaient comptant. Une perquisition eut lieu chez eux et amena la découverte d’argent dont ils ne purent justifier la propriété.

Bientôt, enfin, la femme Lejeune avoua les vols qui lui étaient imputés ; mais accusa de complicité Jeanne Guinot et Georges Choury, qui avaient, disait-elle, partagé avec elle les dépouilles de Mme de Saint-Cyr.

Jeanne Guinot, questionnée à son tour, nia toute participation au vol, mais confessa qu’elle avait reçu une somme de 720 francs, qu’elle savait provenir de la soustraction commise.

Quant à Choury, il protesta énergiquement de son innocence, et les investigations de la justice ont prouvé qu’il était faussement accusé par la femme Lejeune ».

En ce qui concerne Lejeune lui-même, malgré de constantes dénégations, de graves présomptions le présentent comme complice de sa femme.




En conséquence, Marguerite Neycenssas, femme Lejeune, Antoine Lejeune et Jeanne Guinot, épouse Buisson, sont accusés de soustractions frauduleuses, à l’aide d’effraction intérieure.

Les charges qui s’élevaient contre les accusés ayant été complétement justifiées aux débats, le jury, après trois heures de délibération, a rendu un verdict de culpabilité, à la suite duquel la femme Lejeune a été condamnée à dix ans de travaux forcés avec exposition, son mari à dix ans de réclusion avec exposition et la femme Guinot à une année de prison ».


Palais de Justice de Périgueux


Chronologie des évènements qui se déroulent avant la tenue de la Cour d’Assises de la Dordogne le 19 aout 1843.


Condamnation des principaux protagonistes du cambriolage

Nous apprenons à la lecture de L’Echo de Vésone du 23 avril 1843 que les gendarmes procèdent à l’arrestation de quatre voleurs de Mme de Saint-Cyr, Marguerite et Antoine Lejeune le 14 avril, Jeanne Guinot et Georges Chouri le 17 avril après dénonciation de leur complicité par Marguerite. Georges Chirou sera disculpé quelques mois plus tard.



Georges Chouri

Georges, né à Trélissac le 31 octobre 1810, se marie au Change le 9 février 1841. Georges, domestique, est âgé de 31 ans, son épouse, Marguerite Vacher, 22 ans, est née au Change en 1819.

Georges, pendant quelques mois, sera suspecté de vol au domicile de Mme de Saint-Cyr.

Arrêté à Trélissac le 17 avril par la police en vertu d’un mandat d’amener délivré par le Juge d’instruction de Périgueux, Georges Chouri, cultivateur, est accusé de vol. Après avoir était entendu au commissariat, il est incarcéré à la maison d’arrêt de Périgueux le 20 avril 1843 accompagné par le gendarme Vigier. Le concierge Blanchard signe le registre d’accueil. Le 21 avril, Georges Chouri passe à la maison d’arrêt et de correction sous le numéro 279.




Georges Chouri, porte « une casquette en velours, une cravate en soie noire, une chemise en toile, un gilet en drap bleu, une veste en drap bleu, un pantalon en drap bleu, une paire de soulier, le tout en mauvais état ». Georges, 33 ans, « nez long, taille 1 m 62, cheveux, sourcils et yeux châtains, menton rond, visage ovale, front découvert, teint coloré », est accompagné de l’huissier Châsteau, porteur d’un ordre délivré par le juge d’instruction auprès du tribunal de première instance de Périgueux, Raymond Courtois ; l’huissier signe l’acte d’écrou.

« Chouri, protesta énergiquement de son innocence et les investigations de la justice ont prouvé qu’il était faussement accusé par la femme Lejeune ».

48 jours après son incarcération, une ordonnance délivrée par le procureur auprès du tribunal civil de Périgueux indique « qu’il n’y a pas lieu de suivre », Georges Chouri quitte libre la maison d’arrêt le 7 juin 1843.

Georges décède en 1895 à l’âge de 84 ans.


Jeanne Guinot

Arrêtée à Escoire le 17 avril par la police en vertu d’un mandat d’amener délivré par le Juge d’instruction de Périgueux, Jeanne Guinot, couturière, « femme Buisson » est accusée de vol. Après avoir était entendu au commissariat, Jeanne est incarcérée à la maison d’arrêt de Périgueux le 20 avril 1843 accompagnée par le gendarme Vigier. Le concierge Blanchard signe le registre d’accueil. Le 21 avril, Jeanne passe à la maison d’arrêt et de correction sous le numéro 278.




Jeanne est fille de Jean et Marie Desmarton, née à Saint-Pierre de Côle le 28 mars 1816. Jeanne s’est mariée le 8 janvier 1843 avec Jérôme Buisson à Escoire. Un peu plus de 3 mois après son mariage, Jeanne est en prison.

La fiche d’écrou numéro 278 (réf 2 Y 80) nous donne quelques informations supplémentaires sur Jeanne, âgée 26 ans, « 1 m 45, nez mince, bouche moyenne, cheveux et sourcils châtains, menton rond, visage ovale, front couvert, teint pâle et yeux gris, sans marque particulière ».


Jeanne est vêtu d’un « fichu de tête en coton brun à raies blanches, un fichu de cou brun et jaune, une chemise en toile, une robe en laine grise-foncée, un tablier en coton rouge, une paire de bas en laine noire, une paire de soulier, le tout en assez bon état ». L’huissier se nomme Chasteau et le juge d’instruction Raymond Courtois. Jeanne est inculpée immédiatement de vol.

Jeanne est transférée à la maison de Justice sous le numéro 106, « en vertu d’une ordonnance de la chambre des mises accusation de la Cour Royale de Bordeaux en date du 3 juillet 1843 ».

Le 4 aout 1843 Jeanne Guinot se présente au greffe de la maison de Justice de Périgueux accompagnée du sieur Chasteau.

Le 23 novembre suivant, « le procureur du Roi (Gérard Dumonteil Lagrèze) ordonne au gardien chef de la maison de correction de recevoir et garder la nommée Jeanne Guinot » sous le numéro 26.

« Par arrêt de la cour d’assise de la Dordogne séant à Périgueux en date du 20 aout 1843, la nommée Guinot Jeanne est déclarée coupable, d’avoir volé une certaine quantité de linge au préjudice de Mme de Saint-Cyr sans circonstances aggravantes et a été condamnée à la peine d’un an d’emprisonnement, la dite a commencé à subir sa peine le 20 aout 1843 ».

Jeanne « est radiée d’écrou en vertu d’un ordre écrit du procureur du Roi motivé sur l’expiration de la peine de Guinot Jeanne, le 19 aout 1844 ».

L’article de l’Echo de Vésone du 23 aout 1843 mentionnait « Jeanne Guinot, questionnée à son tour, nia toute participation au vol, mais confessa qu’elle avait reçu une somme de 720 francs, qu’elle savait provenir de la soustraction commise ».

Les registres d’écrou consultés ne mentionnent plus la somme de 720 francs.


Marguerite Neyssensas

Le registre d’écrou de Périgueux (référence aux Ad de Périgueux - 2Y80) mentionne l’entrée à la Maison d’Arrêt de Marguerite Neyssenssas le 14 avril 1843, accompagnée de l’huissier « Jean-Baptiste Chasteau jeune, nouvellement nommé par ordonnance royale du 9 février 1843 près du tribunal civil de Périgueux, en remplacement du sieur Peyroulet. Le sieur Chasteau a prêté serment à l’audience du tribunal le 2 mars courant ». (L’Echo de Vésone de mars 1843).

Jean-Baptiste Chasteau, huissier du parquet, habite rue Notre Dame.




« Nous Raymond Courtois, juge d’instruction près le tribunal de première Instance séant à Périgueux, mandons et ordonnons à tous exécuteurs et mandements de Justice de saisir et conduire dans la Maison d’Arrêt de Périgueux la nommée Neyssensas Marguerite, inculpée de vol, ordonnons au Gardien Chef de la recevoir et garder suivant la Loi. Périgueux le 14 avril 1843. Signé Raymond Courtois ».

Marguerite, sans profession, demeure à l’Isle avec sa famille. Son signalement est décrit avec précision : « âgée de 38 ans, taille 1 m 60, nez long et pointu, grande bouche, cheveux noir-gris, menton long et plat, sourcils noir-gris, visage ovale, front découvert, teint pâle, et yeux châtains ».

Avant son entrée en cellule, Marguerite porte « un mouchoir de tête pareil à un turban, une chemise en toile de coton, une robe Napolitaine marron, une paire de bas en laine noire, une paire de chausson en lisière de toile, le tout en assez bon état ».

Robe Napolitaine : étoffe de laine fine et douce.


Chausson en lisière de toile : La lisière est une réutilisation de la bordure d’un drap, en ficelle ou lanière pour tenir les enfants en bas âge, mais aussi pour la confection de chaussons fabriqués à partir de drap, de lisière, de laine, de flanelle, de toile, de fil, de coton……



Après son admission en cellule Marguerite doit se vêtir d’une robe, d’un tablier, de bas de laine, d’un fichu, et de chaussons et sabots. Le tissu médiocre et rugueux utilisé pour sa confection donne son surnom à cette tenue : le « droguet ». Sa couleur peut varier, mais reste volontairement terne et peu salissante, oscillant entre le marron et le gris. À cela s’ajoute la coupe des cheveux.


« Par arrêt de la cour Royale de Bordeaux, chambre des mises en accusation en date du 3 juillet 1843, la nommée Neycensas Marguerite a été renvoyée devant la cour d’assises de la Dordogne sous l’accusation de crime de vol la nuit, à l’aide d’escalade et d’effraction extérieure et intérieure, au préjudice de Mme de Saint-Cyr.

Le même arrêt porte qu’elle sera conduite dans la maison de Justice de Périgueux avec injonction au gardien chef de recevoir et garder. En se conformant à la loi, fait et jugé en la Chambre du Conseil par la cour Royale de Bordeaux le 3 juillet 1843 ».

Le commis greffier Bordelais se nomme Saladin, Place de la Concorde à Bordeaux.

Le 4 aout 1843, Marguerite est transférée à la Maison de Justice de Périgueux sous le numéro 105 et franchit la porte du 10 de la Place du Coderc accompagnée de l’huissier Chasteau qui présente un ordre délivré par Monsieur le procureur du Roi de Périgueux.




Marguerite et son époux Antoine Lejeune attendent leur passage devant la cour d’assises de la Dordogne prévue le 19 aout 1843.

La décision du tribunal conclue à la culpabilité de Marguerite et d’Antoine : En conséquence, Marguerite Neycenssas, femme Lejeune, Antoine Lejeune et Jeanne Guinot, épouse Buisson, sont accusés de soustractions frauduleuses, à l’aide d’effraction intérieure.

Les charges qui s’élevaient contre les accusés ayant été complétement justifiées aux débats, le jury, après trois heures de délibération, a rendu un verdict de culpabilité, à la suite duquel la femme Lejeune a été condamnée à dix ans de travaux forcés avec exposition, son mari à dix ans de réclusion avec exposition et la femme Guinot à une année de prison ».


Marguerite et Antoine : le vol domestique de janvier 1843

Analysons la qualification juridique du vol domestique dans le Code pénal de 1810, en soulignant que la sévérité de la peine ne repose pas uniquement sur l’acte de vol lui-même, mais sur la dimension morale et sociale de la trahison commise par un domestique envers son maître. (Marguerite viole la confiance du maître, rompt le rapport d’autorité, menace symboliquement l’ordre social bourgeois, même si dans son cas elle n’était plus employée lors du vol). Il montre également comment, en pratique, les jurys du 19ème siècle atténuent souvent ces sanctions, ne jugeant pas toujours le vol domestique aussi grave que ne l’entend le législateur.

L’organisation juridique du vol dans le Code pénal : le vol est qualifié selon : le moment (jour ou nuit), le lieu (maison habitée, édifice religieux, champ, etc.), les moyens utilisés (effraction, escalade, fausse clé…), la qualité de l’auteur (domestique, apprenti, aubergiste, etc.). Certaines circonstances aggravantes ne s’appliquent que si plusieurs d’entre elles sont cumulées (exemple : vol de nuit + escalade ce qui est le cas pour Marguerite).

En revanche, la qualité de domestique est toujours en soi aggravante, même sans circonstance supplémentaire.

Le vol domestique est donc pensé comme une attaque contre la hiérarchie maître-serviteur, une atteinte à la sécurité matérielle mais surtout à l’ordre de classe.

Certains penseurs du 18 et 19ème siècle dénoncent la sévérité excessive des sanctions, la primauté donnée à la défense des biens matériels, ce qui révèle les valeurs bourgeoises dominantes.

La pratique judiciaire, souvent plus compréhensive face à la misère et à la banalité des vols domestiques démontre une forme d’adoucissement de la répression.

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Le vol domestique en milieu rural au 19ème siècle, peut-il être considéré comme une forme de contestation sociale des domestiques, envers leurs maîtres.

Les domestiques à gages (domestiques, valets, journaliers, métayers, bergers…) sont souvent dans une situation de fragilité sociale et économique. Le vol qu’ils commettent ne relève pas seulement de la misère extrême « les époux Lejeune, dont la position était on ne peut plus gênée avant l’entrée de la femme chez Mme de Saint-Cyr », mais souvent d’une réaction à l’exploitation, aux frustrations ou aux injustices subies et peu, peut-être, s’apparenter à une auto-justice contre un maître considéré comme injuste. Ce vol devient alors un acte individuel de résistance sociale, reflet des tensions du rapport maître-serviteur.

Les vols portent souvent sur de la nourriture ou quelques vêtements, quelques sommes d’argent modiques.

Le profil des voleurs : Majoritairement des hommes (79 %), souvent très jeunes, moins de 26 ans dans 61 % des cas, ils vivent une condition instable, précaire, souvent transitoire, constituant une main-d’œuvre mobile et isolée.

Des rapports sociaux révélés malgré le discours de confiance morale, dans la pratique, un rapport maître-serviteur fondé sur la méfiance, enquête, surveillance, fouilles, soupçons sont fréquents et un faux pas détruit irréversiblement la relation. Le voleur est vite exclu du marché du travail local.

Dans la majorité des cas, les maîtres ne portent pas plainte immédiatement « Dans le courant du mois de février 1841, une somme d’environ 8000 francs fut dérobée à la veuve dame de Saint-Cyr, dans un placard de la maison qu’elle possède à Périgueux. Le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu’un connaissant bien les localités. Mme de Saint-Cyr avait alors pour cuisinière la femme Lejeune, ce premier vol paraissait oublié, lorsqu’au mois de janvier dernier (1843)  … ».

Marguerite, malgré peut-être quelques soupçons, reste au service de Mme de Saint-Cyr toute l’année 1841 et le 1er semestre de 1842, A-t-elle était renvoyée ?

On ne sait ce que Marguerite invoqua pour sa défense, si dans un premier temps elle accuse Jeanne Guinot et Georges Choury d’avoir commis le forfait, peut-être dans un deuxième temps, invoque-t-elle la misère ou la faim « un vol nécessaire », l’injustice ou la dureté de sa maîtresse ?

L’Echo de Vésone et les registres d’écrou montrent que le vol domestique dans les campagnes, villes et villages du 19ème siècle est très courant dans les archives judiciaires. Perçu par l’État comme un crime grave, le vol domestique est souvent réinterprété avec indulgence par les jurés. Tel ne fut pas le cas pour Marguerite et Antoine qui substituèrent une somme considérable pour l’époque : 16875 francs soit 39375 euros.


Pourvois en cassation

Les époux Lejeune se pourvoient en cassation pour vice de procédure. En effet, l’huissier Chasteau a omis de fournir la liste du jury aux époux Lejeune, la veille de l’établissement du tableau des jurés. En soit cela constitue bien ouverture à cassation en vertu de l’article 395 du Code d’instruction criminelle. Les époux Lejeune se présentent auprès de la cour Royale de Bordeaux le 5 octobre 1843.




Le cout de l’acte d’exploit par l’huissier s’élève à 9 francs 65 centimes et Chasteau, de préciser à la Cour « j’ai remis copie à l’accusé parlant à sa personne », et la cour de conclure qu’il ne résulte pas de l’exploit d’huissier qu’une copie ai été remise aux époux Lejeune mais seulement à l’un deux sans en préciser son nom.

À l’issue du nouveau procès, la condamnation est confirmée et les accusés se voient imposer le paiement des frais du premier procès ainsi que des frais de la « procédure à recommencer ».

L’huissier Chasteau est également condamné à prendre en charge les frais supplémentaires en raison d’une faute commise dans l’exercice de sa fonction.

Jean-Baptiste Chasteau se pourvoi en cassation après l’arrêt de la Cour de Cassation du 5 octobre 1843, mais aussi les époux Lejeune qui vont être entendu à nouveau le 7 décembre 1843 par la Cour d’assises de Bordeaux.

L’arrêt Chasteau fait jurisprudence en 1844 et devient l’arrêt 3625 sous l’intitulé :

« Frais et dépens - Procédure annulée - Condamnation - Frais ».

« Lorsqu'un officier ou magistrat instructeur, ayant commis une nullité, a été condamné aux frais de la procédure à recommencer, conformément à l'art. 415, la Cour d'assises qui prononce une nouvelle condamnation pénale contre l'accusé peut le condamner aux frais des deux procédures, mais seulement pour la garantie du trésor et sans préjudice de l'obligation principale, existante à la charge de l'auteur de la nullité ».

« Attendu que la Cour d'assises de la Gironde, par suite du renvoi ordonné par la Cour de cassation, a dû, comme elle l'a fait, condamner les époux Lejeune à payer la totalité des frais avancés par le trésor, tant sur la première que sur la seconde procédure, sauf la solidarité précédemment prononcée contre Jeanne Guinot, par l'arrêt de la Cour d'assises de la Dordogne, qui n'a été cassé que sur le pourvoi des époux Lejeune ; qu'ainsi les droits du trésor sont à couvert et que l'art. 368 a été observé ;

Attendu, d'une autre part, que l'huissier Chasteau condamné par arrêt de la Cour du 5 octobre 1843, comme coupable d'une faute grave, à payer les frais de la procédure à recommencer, a été constitué débiteur principal envers le trésor public, et sans répétition contre les époux Lejeune, desdits frais, et non simple garant de la solvabilité desdits condamnés; que ces frais ont été légalement liquidés par l'arrêt attaqué, tant en vertu du renvoi prononcé par la Cour de cassation, qu'en exécution dudit art. 415, distinctement de ceux avancés sur la première procédure annulée.

D'où il suit que l'arrêt attaqué n'a commis aucun excès de pouvoir, a sainement appliqué l'art. 368 du Code d’instruction criminelle, et s'est conformé à l'arrêt de cassation du 5 oct. 1843, qui a renvoyé les époux Lejeune devant ladite Cour d'assises de la Gironde, en liquidant, comme elle l'a fait, les nouveaux frais à la charge du demandeur, rejette le pourvoi de l’huissier Chasteau ». Réf : Bulletin des arrêts de la Cour de cassation rendus en matière criminelle - Du 1er juin 1844 - Cour de cassation - M. Isambert rapporteur.

La Cour d’assises de renvoi a-t-elle violé les articles 368 et 415 du Code d’instruction criminelle en mettant à la charge des accusés Lejeune et de l’huissier Chasteau les frais de la procédure recommencée après cassation du 5 octobre 1843 ?



Ancien collège de Guyenne - Palais de justice de Bordeaux

qui recevra les époux Lejeune, les 5 octobre et 7 décembre 1843


Cet arrêt consacre plusieurs principes propres au droit criminel du 19ème siècle : la reprise après cassation implique une nouvelle liquidation des frais. Le jugement de renvoi doit reconsidérer l’ensemble des dépenses judiciaires. Les accusés restent responsables des frais de justice, même si une partie de la procédure a été annulée. L’auxiliaire de justice fautif (ici Chasteau) peut devenir directement débiteur des frais causés par sa faute. L’arrêt conforte une conception budgétaire du procès pénal : le trésor public ne doit rien perdre.

Les époux Lejeune peuvent être condamnés aux frais des deux procédures, en conformité avec l’article 368.

L’huissier Chasteau, ayant commis une faute professionnelle, est légitimement tenu de supporter, comme débiteur principal, les frais de la nouvelle procédure, selon l’article 415.

Les droits du Trésor public sont préservés, ce qui suffit à justifier la solution. L’arrêt montre un système procédural où les accusés bénéficient peu des effets favorables d’une cassation.

Les époux Lejeune se pourvoient à nouveau en cassation et se présentent devant la Cour de cassation de Bordeaux le 7 décembre 1843.

« Sortie le 1er novembre 1843, conduite à Bordeaux devant la cour d’assises de la Gironde sous la responsabilité du gendarme soussigné Barbancey, chef d’escorte ».

Réf : Maison d'arrêt et de correction de Périgueux, 8 avril 1842-16 janvier 1848, 2 Y 108.


Les tours de l'ancien Hôtel-de-ville de Bordeaux, vers 1840



Dans le même temps à Périgueux …….




La condamnation définitive des époux Lejeune

Par arrêt de la cour d’assises séant à Bordeaux en date du 7 décembre 1843, Marguerite, « domestique-cuisinière est déclarée coupable de vol commis par deux personnes dans une maison habitée à l’aide d’effraction extérieure et intérieure et d’escalade et encore par un domestique à gages, a été condamnée à la peine de dix ans de travaux forcés en vertu de la loi du 17 avril 1832.




Le Procureur Général de la Cour Royale de Bordeaux valide l’acte de transfèrement de Marguerite le 31 décembre 1843.

La dite a commencé à subir sa peine le 11 décembre 1843, jour de l’expiration du délai pour le pourvoi ». Signé par le greffier Marqué. (2 Y 108)

En l’absence d’information précise, il est possible que Marguerite ai été incarcérée du 1er novembre 1843 au 11 janvier 1844 à la nouvelle prison départementale du fort du Hâ. En effet, les détenus Bordelais sont transférés dans la nouvelle prison le 16 août 1843. Aucune information n’est notée concernant sa détention à Bordeaux lors du 1er pourvoi en cassation le 5 octobre 1843.



« Chaque détenu est renfermé dans une chambre particulière où il ne verra personne, pas même le guichetier qui lui apporte à manger par un guichet pratiqué par la porte d’entrée de la chambre. Elle est disposée de manière qu’il pourra, par ce guichet, voir le prêtre qui célébrera tous les dimanches la messe au bout du dortoir. Ce sera le seul vivant avec lequel il lui sera permis de communiquer pendant la détention »
.

À la fin du 19ème siècle, les prisons du Hâ ont servi de lieu de rétention pour les femmes de toute la région qui, condamnées par la justice, étaient rassemblées à Bordeaux pour embarquer vers la Nouvelle-Calédonie afin de s’y marier avec d’anciens bagnards devenus colons.


Le retour de Marguerite et d’Antoine à la prison de Périgueux

Marguerite et Antoine quittent Bordeaux le 11 janvier 1844 afin d’être exposée publiquement le 24 janvier comme l’indique le jugement de 1ère instance de Périgueux, confirmé en Cassation. Ils sont accompagnés par le gendarme Barbancey.

Leurs regards se croisent peut-être pour la dernière fois avant d’être incarcérés.

Marguerite, sous l’autorité des Sœurs de Nevers, est présente à la prison de Périgueux lors de la visite de l’abbé Audierne fin janvier 1843.





La prison de l’ancien couvent des Augustins située aux 22 allées de Tourny, (Détention de Marguerite entre les 14 avril 1843 et 18 février 1844), ferme ses portes en 1862 ; les prisonniers sont transférés dans la nouvelle prison, 2 place Belleyme. Aujourd’hui l’emplacement de l’ancien couvent est dédié au Musée d'Art et d'Archéologie du Périgord.


L’Exposition publique de Marguerite et Antoine




Une demande de grâce dispensant de l’exposition publique


Le pourvoi en grâce de Marguerite est validé par le pouvoir souverain et elle ne sera donc pas exposée publiquement. Marguerite quitte la Maison d’arrêt de Périgueux à destination de la prison pour femmes de Cadillac le 18 février 1844.   (2 Y 141)

Marguerite à cet instant quitte le Périgord et ne reverra pas Antoine et ses trois enfants pendant toute la durée de son incarcération.


L’exposition publique d’Antoine, le 24 février 1844,

se déroule Place Francheville pendant 1 heure.


L'exposition publique est une peine infâmante prévue par l'article 22 du Code pénal de 1810 : « Quiconque aura été condamné à l'une des peines des travaux forcés à perpétuité, des travaux forcés à temps ou de la réclusion, avant de subir sa peine, sera attaché au carcan sur la place publique : il y demeurera exposé aux regards du peuple durant une heure; au-dessus de sa tète sera placé un écriteau portant, en caractères gros et lisibles, ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation ».

La Loi du 28 avril 1832 modifie l’exposition qui se fait à présent sans l’attachement au carcan. L’exposition est supprimée le 12 avril 1848 par décret. « Quiconque aura été condamné à l'une des peines des travaux forcés à perpétuité, des travaux forcés à temps ou de la réclusion, avant de subir sa peine, demeurera, durant une heure, exposé aux regards du peuple sur la place publique. Au-dessus de sa tête sera placé un écriteau portant, en caractères gros et lisibles, ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation ».



Les expositions publiques se déroulèrent jusqu’en 1839, Place du Coderc, puis se déplacèrent place du Foirail ou Place Francheville.

Pierre Delcouderc, âgé de vingt-sept ans, rendu célèbre par ses crimes, y fut exécuté le 16 avril 1845.

Deux condamnés, lors de la même session de la Cour d’Assises que Marguerite et Antoine, Pierre Tronche pour vol et Jean Liotou pour meurtre, sont exposés Place Francheville en octobre 1843, pendant une heure.



En 1843, Périgueux ne manque pas d’activités

« Périgueux est vraiment une ville de prédilection pour les plaisirs. Les bals se succèdent assez rapidement, et pourtant ils sont nombreux et brillants, comme on ne les vit jamais. Le deuxième grand bal de la préfecture a été encore plus beau que le premier. Le petit salon de jeu a été envahi par les danseuses, et il s’y est formé un fort beau quadrille.

L’immense salle à manger de la préfecture avait été transformée en salle de jeu. Les tables de à jouer étaient au nombre de vingt. Les curieux qui circulaient autour de ces tables chargées de lumière et occupées par d’actifs partenaires, donnaient une animation toute particulière à cette salle, qui faisait la suite et le pendant de la salle de bal. Le vestibule était orné et décoré fort élégamment, c’était un spectacle vraiment royal que cette longue ligne de lustres. Le bal a été gai, animé, cordial et s’est prolongé jusqu’à 4 heures du matin ».

« Monsieur Auguste a donné dimanche dernier sa première représentation de prestidigitation et de ventriloquie. On peut dire hardiment, et sans craindre d’être démenti, qu’on ne vit jamais dans notre ville un escamoteur de sa force et un ventriloque aussi étonnant. Mardi soir, le spectacle sera complété par des intermèdes de fantasmagorie, et des scènes de dislocation des frères Marseillais ».

« Le bal donné hier par Monsieur de Trémisot, maire de Périgueux, et ses administrés, a été le plus nombreux qui se soit vu dans notre ville, de mémoire de danseurs, même les plus émérites Pour recevoir une affluence aussi considérable, il eut presque fallu les salons de l’hôtel de ville de Paris… »





Le transfert de Marguerite à la prison de Cadillac

« Transfert de Marguerite Neyssensas à Cadillac par la voiture cellulaire n°5 sous la responsabilité du soussigné fondé de pouvoir de Monsieur Guillot Père et fils aîné, entreprise de transport cellulaire des condamnés ». Marguerite est accompagnée par le gendarme Sauvajon.




Réf : Transfèrements - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table) 9 juin 1843 au 10 mai 1846 référence 2 Y 141




Le transport cellulaire des condamnés selon le marché passé avec l’entreprise Guillot père et fils ainé.


Article 1

« Un brigadier de gendarmerie sera préposé à la conduite des forçats depuis le lieu de départ de la voiture cellulaire jusqu'à destination ».

Vu notre décision du 29 juin 1837, portant que « les hommes condamnés à la peine des travaux forcés seront ferrés au moyen d'anneaux passés aux jambes et réunis par une chaîne ».

Article 3

« Les femmes condamnées, quelle que soit la nature de leur peine, ne seront point enchaînées. Seulement les poucettes pourront leur être mises, sur l'ordre du brigadier. Les femmes seules pourront conserver leurs souliers ».

Les entrepreneurs fourniront à chaque forçat les effets d'habillement et autres prisonniers qui serviront dans toutes les saisons :

Article 14

« Une chemise de chanvre ou de lin, Un bonnet de laine ou de coton, une cravate de couleur en coton, une casaque du modèle de celle des bagnes, un pantalon et une limousine, dont une partie sera d'étoffe jaune et l'autre d'étoffe gris, un gilet sans manches.

En hiver, les entrepreneurs fourniront, en outre, à chaque condamné, un caleçon en tricot de coton, en été, de semblables caleçons seront tenus en réserve dans chaque voiture, pour être distribués aux forçats qui souffriraient de la rigueur du temps. L’étoffe de ces vêtements sera de laine et fil. Pour la chaussure, en été, une paire de chaussons en droguet, fil et coton, avec doubles semelles, en hiver, une paire de demi-guêtres et une paire de chaussons en droguet, fil et laine, avec doubles semelles. Ils fourniront également des sabots à chaque forçat ; aucun ne pourra être autorisé à faire usage de bottes ou de souliers ».

Après un premier marché passé avec Guillot père et fils ainé pour le transport des forçats, un nouveau marché est passé le 6 février 1839 pour 9 années, avec extension pour le transport des condamnés destinés aux maisons centrales de force et de correction et ce à partir du 1er mars 1839.

Article 18

La nourriture des forçats se composera, en route, savoir :

« Le matin, pour le déjeuner, d'un demi-kilogramme de pain, et de 32 grammes de fromage ou de charcuterie, ou d'un œuf dur, au choix de l'administration.

Le soir, pour le dîner, d'un autre demi-kilogramme de pain et de 125 grammes de lard, saucisson, jambon, veau, mouton, porc ou bœuf, sans os. Le pain sera de la même qualité que celui de la troupe. La nourriture sera la même pour les autres prisonniers. Toutefois elle ne leur sera due qu'autant qu'ils n'auront pas reçu la ration du jour avant de quitter la prison, et s'ils ne doivent pas être déposés à leur destination le jour même, savoir : du 1er mai au 31 octobre, avant 7 heures du soir, et du 1er novembre au 30 avril, avant 5 heures ».

 

La prison de Cadillac en 1844

Le château de Cadillac est transformé au 19ème siècle en première maison centrale pour femmes en France (1822-1891), puis en maison de correction pour jeunes filles (1891-1952). La prison de Cadillac est une institution totalitaire, où l’enfermement, la moralisation religieuse et le travail forcé se combinent pour contrôler et redéfinir le rôle social des femmes.




Après son rachat par l’État en 1818, le château devient un laboratoire de la pénalité féminine. Les détenues, issues pour la plupart des classes populaires rurales, jeunes et analphabètes, sont condamnées surtout pour des crimes de survie (vols, infanticides, prostitution clandestine). L’administration pénitentiaire, toute-puissante et indépendante du judiciaire, y développe une triple logique punitive, rédemptrice et utilitariste. Cadillac est donc à la fois couvent, prison et usine.

L’institution va isoler physiquement et symboliquement Marguerite du monde extérieur : elle ne pourra correspondre et voir ses trois enfants, et sera sous surveillance constante, ses gestes et son temps seront uniformisés. Son quotidien sera rythmé par un règlement minutieux : lever à l’aube, longues heures d’atelier, prière, silence obligatoire. Cette discipline vise à briser toute individualité et à transformer les détenues en corps dociles et productifs.

La religion joue un rôle central : la prison fonctionne comme un couvent pénitentiel où la confession, la prière et la contrition servent à inculquer l’obéissance. Les Sœurs de la Sagesse assurent à la fois la surveillance, le soin et la moralisation des prisonnières. Le modèle religieux est instrumentalisé par l’État pour légitimer la domination masculine et sociale : la femme doit être soumise à Dieu, au mari et à l’ordre établi.

Parallèlement, la prison devient une manufacture textile importante, insérée dans l’économie industrielle régionale. Marguerite travaille dix à douze heures par jour pour des entrepreneurs privés, dans un système d’exploitation justifié par la morale du travail. Le travail pénal est présenté comme moyen de rédemption, mais sert surtout à produire une main-d’œuvre féminine disciplinée, préparée aux exigences du capitalisme industriel.

Ainsi, Cadillac incarne la fusion entre pénitence religieuse et productivisme économique, fondée sur la « nature féminine » supposée docile. Loin d’être un espace de réhabilitation, la maison centrale apparaît comme un outil d’asservissement social et genré, transformant la culpabilité en mécanisme de contrôle. Le modèle, reproduit dans d’autres établissements pour femmes, marque durablement la gestion du féminin dans les institutions disciplinaires modernes : une prison-couvent-usine où s’apprend la soumission.


L’emploi du temps des condamnées



« Lever des détenues : 6h30 pour la saison d’hiver (1er octobre-20 mars), 5h en saison d’été (20 mars-1er octobre). Entrée aux ateliers : 7h en hiver, 5h30 en été.

Distribution du café : aussitôt l’entrée dans les ateliers.

Travail : 7h30 à 10h en hiver, 5h30 à 10h en été.

Déjeuner : 10h toute l’année.

Promenade : 10h30.

Travail : 11h à 16h toute l’année.

Dîner : 16h.

Promenade : 16h30.

Travail : 17h à 20h toute l’année. Coucher : 20h en hiver, 20h30 en été »


Réfectoires au temps de Marguerite


Comment-meurt-on à Cadillac ? Mourir à Cadillac signifie souvent succomber aux conditions extrêmes de détention.  C’est un lieu d’enfermement total : isolement, discipline stricte, surveillance constante, travail forcé et encadrement religieux.


Une prison très mortifère : les registres d’écrou montrent :

1822-1825 : 17 % de décès (102 décès sur 610 détenues)

1848-1853 : 16 % (94 décès sur 573 détenues)

1864-1866 : environ 8,5 % - le taux le plus élevé du pays.


Les causes : faim et malnutrition (régime végétal, bouillon gras hebdomadaire), froid et manque d’hygiène, maladies pulmonaires dues à l’éclairage nocturne permanent dans les dortoirs, épuisement par le travail forcé dans les ateliers textiles, et enfin, mauvais traitements et privations disciplinaires. Le système d’alimentation oblige les détenues à produire toujours plus pour pouvoir se nourrir correctement - un cercle vicieux qui menait à l’épuisement et à la maladie.

Mourir à Cadillac, c’est mourir d’épuisement, de faim, de maladie ou de désespoir dans une institution qui se veut à la fois couvent, usine et prison.

Le château-prison de Cadillac symbolise l’apprentissage forcé de la docilité et de la servitude imposé aux femmes pauvres et « déviantes ».

La condamnation pour vol apparaît comme la principale cause d’enfermement des femmes à Cadillac. Le profil des femmes condamnées, elles viennent presque toutes des classes populaires rurales ou urbaines les plus pauvres, en moyenne, elles ont 34 ans, sont souvent analphabètes et exercent des métiers précaires : couturières, domestiques, journalières agricoles, fileuses, etc. Un quart sont mères célibataires.

« Article 1er. Le silence est prescrit aux condamnés. En conséquence, il leur est défendu de s’entretenir entre eux, même à voix basse ou par signes, dans quelque partie que ce soit de la maison. »

L’instauration de la règle du silence dans les prisons françaises s’applique à compter de 1839. Inspirée du modèle américain, cette règle vise à empêcher la « contagion » du crime entre détenus et à favoriser leur amendement moral. Le silence, associé à la solitude, doit renforcer le caractère punitif de la peine, empêcher les distractions, encourager la réflexion et le repentir, et maintenir la discipline. Cependant, cette mesure, très dure et souvent enfreinte, a été dénoncée comme une souffrance inutile et a finalement été supprimée en 1971-1972.




Marguerite décède le 22 mai 1847 à l’âge de 44 ans et 8 mois, à dix heures du matin à la Maison Centrale, décès déclaré par Jean Ganet, ancien tonnelier, âgé de 50 ans, gardien de la Maison Centrale et Pierre Buval, tisserand, 59 ans, employé à la Maison Centrale, tous deux ne sachant signer. Marguerite subira l’enfer carcéral de Cadillac pendant 3 ans, 2 mois et 27 jours.





Brève étude sur les décès au sein de la Maison Centrale de Cadillac en 1847

On recense 80 décès à Cadillac, dont la majorité est liée à la présence de l’hôpital Sainte-Marguerite, lequel devient, après 1838, un asile psychiatrique autonome exclusivement dédié au traitement des malades mentaux. Cette spécialisation explique en grande partie la surmortalité structurelle observée dans le village.

Environ un quart des décès survient au sein de la Maison centrale, avec 21 décès, parmi lesquels figure celui de Marguerite. L’âge moyen des condamnées décédées s’établit à 41 ans ; il descend à 39 ans si l’on exclut le cas atypique de Marie Sempé, décédée à l’âge de 83 ans. À l’inverse, Catherine Salaycta, morte à 20 ans, est la plus jeune condamnée recensée. Son décès souligne la violence du parcours carcéral, où l’enfermement, la maladie, la malnutrition et l’isolement social fragilisent des corps déjà éprouvés.

La répartition par âge montre une population relativement jeune : 6 condamnées ont moins de 30 ans, 6 ont entre 30 et 40 ans, tandis que 9 sont âgées de plus de 40 ans. Ces femmes meurent bien avant l’espérance de vie féminine du 19ème siècle.

Les décès sont plus fréquents aux mois de février et d’octobre, ce qui peut suggérer une influence saisonnière, possiblement liée aux conditions climatiques ou sanitaires (Epidémie de grippe de 1847). Les mois d’hiver et d’intersaison sont traditionnellement associés à une recrudescence des maladies respiratoires, des épidémies et à une aggravation des conditions matérielles dans les établissements fermés, où l’humidité, le froid et la promiscuité favorisent la diffusion des pathologies.

Concernant le moment du décès, 7 condamnées meurent le matin, 8 l’après-midi et 6 le soir, cette répartition horaire des décès (matin, après-midi, soir) ne fait pas apparaître de schéma net, ce qui tend à indiquer des morts liées à des processus de dégradation progressive plutôt qu’à des événements brutaux. Cette observation concorde avec l’image d’une mortalité lente, conséquence de maladies chroniques, de troubles mentaux sévères ou d’un affaiblissement général.

Enfin, l’origine géographique révèle un fort ancrage régional : la majorité des condamnées est issue de l’Occitanie et du sud de la Nouvelle-Aquitaine, avec une surreprésentation notable de trois départements - les Pyrénées-Atlantiques, le Lot et le Lot-et-Garonne, ce qui s’explique à la fois par la proximité géographique de Cadillac et par les logiques administratives de placement, qui favorisent l’envoi des condamnées dans des établissements relativement proches de leur département d’origine. Cette concentration régionale contribue à faire de Cadillac un lieu d’enfermement ancré dans son territoire, tout en participant à l’invisibilisation sociale de ces femmes, souvent coupées durablement de leurs réseaux familiaux.




Village de Cadillac


Antoine Lejeune

Le parcours carcéral d’Antoine s’étudie de façon concomitante à celui de Marguerite jusqu’au 18 février 1844.

Lors de son admission à la Maison d’arrêt de Périgueux, le 14 avril 1843, Antoine porte « une casquette en drap bleu, une chemise en toile, un gilet en drap avec fond en couleur mélangée, une veste en drap café, un pantalon de même drap et même couleur, une paire de bas en coton bleu, une paire de soulier, le tout en bon état ».

Antoine, 39 ans, charron à Lisle, mesure « 1m 64, porte un nez long, une bouche moyenne, cheveux et sourcils grisonnants, menton rond, visage ovale et front découvert, les yeux gris et le teint brun ».

Antoine adopte, une fois en cellule, la tenue pénale d’usage, une vareuse, un pantalon, un gilet, un béret, des chaussons et sabots, à cela s’ajoute la tonte des cheveux, moustache et barbe.



En marge du parcours d’Antoine, on note que sa sœur, Marie Lejeune, servante, 35 ans, s’est mariée quelques semaines avant son incarcération, le 23 février 1843 à Lisle avec Jean Valade, tisserand, 36 ans. Marie, en 1841, est servante chez les Boisseau, rue de la Halle. Le couple accueillera l’un des enfants d’Antoine peu de temps après son incarcération. Après le décès de Jean Valade en 1846, Marie se marie à nouveau à Bourdeilles en 1852 avec Arnaud Perrier.

A la demande du Juge d’instruction Raymond Courtois, l’huissier Chasteau présente au gardien-chef Blanchard, Antoine Lejeune pour son incarcération. Le gardien enregistre Antoine sous le numéro 271 sur le registre d’écrou (2 Y 80 - feuillet 93). A ce stade de la procédure, Antoine est prévenu de vol et fait l’objet de poursuites, Marguerite est déjà inculpée de vol. Le 4 aout 1843, Antoine est transféré à la Maison de Justice de Périgueux en vertu de l’ordonnance de la Chambre des mises en accusation rendue le 3 juillet par la Cour Royale de Bordeaux.

Le registre d’écrou de la Maison de Justice inscrit sur le registre d’écrou 2 Y 108, Antoine sous le numéro 107 - feuillet 36.

En première instance Antoine avait été condamné par la Cour d’appel de Périgueux à 10 ans de réclusion. Au sens judiciaire : La réclusion est une peine en matière criminelle. Peine afflictive et infamante, elle est définie comme suit dans l'article 21 du Code pénal de 1810 : « Tout individu de l'un ou de l'autre sexe, condamné à la peine de la réclusion, sera renfermé dans une maison de force, et employé à des travaux dont le produit pourra être en partie appliqué à son profit, ainsi qu'il sera réglé par le gouvernement. - La durée de cette peine sera au moins de cinq années, et de dix ans au plus ».

La peine de réclusion est abolie en France en même temps que celle des travaux forcés par l'Ordonnance du 4 juin 1960.

En cassation, la peine s’aggrave pour Antoine.

Le 7 décembre 1843, la Cour d’assises de Bordeaux dans son jugement condamne Antoine à dix ans de travaux forcés, « déclaré coupable de complicité de vol commis par deux personnes, dans une maison habitée, à l’aide d’effraction extérieure et intérieure et d’escalade et encore par une domestique à gages ».

Antoine « commence à subir sa peine le 11 décembre 1843, jour de l’expiration du pourvoi en cassation ». Le greffier Bordelais Marqué signe l’arrêt.




Le 24 février 1844, quelques heures après son exposition publique Place Francheville à Périgueux, Antoine quitte la prison pour être « transféré à Rochefort par la voiture cellulaire ».





Les bagnes de l’Océan - Rochefort

Antoine, à présent forçat, est acheminé de brigade de gendarmerie en brigade, depuis la prison de Périgueux par la voiture cellulaire. Il échappe au châtiment spectacle, l’exposition publique de la « chaîne », disparue en 1836. Antoine parvient à Rochefort 4 jours après, le 27 février, pour subir à présent l’invisibilisation de la violence pénale, désormais cantonnée à un espace clos, le bagne de Rochefort. Les forçats rochefortais proviennent de 22 départements correspondant à l’actuelle Nouvelle Aquitaine.






Le bagne de Rochefort en 1834

Les données chiffrées montrent clairement que Rochefort est le plus petit des trois bagnes encore en activité sous la Monarchie de Juillet. Les effectifs, bien inférieurs à ceux de Toulon et de Brest, tendent même à diminuer entre 1831 et 1836. Le développement des nouvelles technologies de la vapeur et du fer se poursuit inexorablement et s’accélère au début des années 1850.




La salle Saint-Antoine est réservée aux condamnés à vie, à long terme et aux suspects, elle est soumise à une surveillance particulière et son entrée est interdite à tout visiteur.

La salle Saint-Gilles accueille les forçats en couple, et en « chaussette - anneau simple à la cheville » moins lourdement condamnés, comme Antoine ; l’objectif reste de protéger les petits criminels récupérables et libérables. Contiguës à la salle Saint-Antoine, la « salle des doubles chaînes » pour les indociles.

Le bagne de Rochefort participe pleinement au système économique et militaire de l’État : la majorité des forçats est employée aux travaux de l’arsenal, à la traction des navires (la cordelle) ou au transport de matériaux lourds. Le bagne apparaît ainsi comme un réservoir de main-d’œuvre contrainte, indispensable au fonctionnement des infrastructures navales.




La confiance accordée par le commissaire du bagne permet à certains forçats d’accéder à des fonctions moins pénibles, (Antoine, en qualité de charron, bénéficia peut-être d’une détention moins contraignante en travaillant à la forge du bagne) tandis que les récalcitrants subissent des punitions sévères comme la « double chaîne » (deux forçats réunis à la même chaine). Le bagne fonctionne donc comme un microcosme social autoritaire, où l’obéissance conditionne les chances de survie et de relative amélioration du sort. 


L’ancienne forge du bagne, transformée en atelier de petite chaudronnerie en 1882


 Rochefort un espace de mort : une spécificité structurelle

En effet on doit mettre l’accent sur la mortalité exceptionnellement élevée du bagne de Rochefort due principalement aux « fièvres canicules », liées à l’environnement insalubre et au climat.Le chiffre final est accablant : sur environ 25 000 forçats accueillis en 82 ans, plus de la moitié sont morts en détention. Cette mortalité massive interroge directement la légitimité morale et politique du système des bagnes, qui apparaît moins comme un instrument de réinsertion ou de punition proportionnée que comme un dispositif d’élimination sociale.

Antoine apprend le décès de sa mère, Marie Pautard, 72 ans, cultivatrice, le 1er octobre 1846, après la déclaration de son gendre, Jean Valade, tisserand, 38 ans et Jean Bourdeillette, fossoyeur, 50 ans, habitants du bourg. Lors du recensement de 1846, Marie Pautard habite avec sa fille Marie Lejeune, 37 ans, son gendre Jean Valade, son petit-fils Bertrand 18 mois, son autre petit-fils, Jean Eugène, âgé de 13 ans recueilli par le couple après l’incarcération de ses parents. La famille habite rue Froide.



Peu de temps après, Antoine apprend le décès de sa femme Marguerite le 22 mai 1847.

Antoine quitte le bagne de Rochefort à la mi-février 1852 lors de sa fermeture définitive, transféré au bagne de Brest, il intègre son nouveau lieu d’incarcération le 28 février 1852. D’autres détenus furent envoyés dans les colonies pénitentiaires.


Les bagnes de l’Océan : Brest

Le registre du bagne de Brest révèle quelques changements physiques chez Antoine depuis le départ de la prison de Périgueux. (Matricules 2832 à 4000, cotes Shd 2 O 35 page 364/403.

Après quelques 8 années, 1 mois et 4 jours, passés au bagne de Rochefort, Antoine porte à présent « une barbe châtain foncé gris, une petite cicatrice à l’avant-bras droit, une autre à la naissance du poignet, une troisième au tibia de la jambe gauche et une cicatrice sur le derrière du cou ».




Après le bagne de Rochefort où l’intoxication palustre fait de nombreuses victimes, ou le choléra sévit en 1849, Antoine va devoir affronter l’humidité constante du bagne de Brest, cause du développement d’épidémies de scorbut et d’affections de voies respiratoires, la tuberculose restant la principale cause de décès (Phtisie pulmonaire).

« Pendant la période 1846 - 1852 étudié par Eugène Mongrand, 1307 forçats entrent au bagne de Brest atteint du scorbut, quant à Rochefort, il y sévit fréquemment. A Brest l’effectif moyen annuel, pendant la période, est de 2939 condamnés avec un taux de mortalité de presque 5 pour cent - 146 décès ». Concernant la tuberculose, sur 633 hospitalisés, près de 200 forçats décèdent, la pneumonie enlève 120 forçats pour 348 hospitalisés, sur 68 hospitalisés, 41 forçats décèdent de congestion cérébrale. Le Bagne de Brest considéré au point de vue hygiénique et médical - 1856 - par Mongrand


Antoine et la disparition des bagnes métropolitains au milieu du 19ème siècle

Le remplacement des bagnes en France s’effectue par un système de transportation pénale vers les colonies, notamment la Guyane. Ce changement majeur est dû principalement aux transformations économiques, sociales et sanitaires qui rendent les bagnes métropolitains obsolètes et montre comment la colonisation offre un nouveau débouché à la pénalité forcée.

En effet, la mécanisation des arsenaux et l’introduction de la machine à vapeur réduisent drastiquement les besoins en main-d’œuvre non qualifiée. Autrefois, les bagnards constituaient une ressource essentielle pour les travaux lourds de construction navale. Désormais, cette force de travail devient inutile et encombrante, ce qui renverse la logique économique ayant justifié l’existence des bagnes. Le bagne de Brest ferme en 1858.

La colonisation comme nouvelle justification du travail forcé

À l’inverse de la métropole, les colonies connaissent un déficit brutal de main-d’œuvre après l’abolition de l’esclavage en 1848. Les forçats sont appelés à remplacer les esclaves affranchis.

La transportation pénale devient un instrument de colonisation, permettant d’exploiter des territoires perçus comme hostiles et sous-peuplés. Le bagne n’est donc pas supprimé, mais déplacé géographiquement, révélant une continuité entre esclavage, travail forcé et pénalité coloniale.

On assiste à un glissement du bagne productif au bagne colonial, révélateur des mutations du 19ème siècle : industrialisation, abolition de l’esclavage, hygiénisme et impérialisme. Loin d’une suppression humanitaire des travaux forcés, la transportation pénale apparaît comme une reconfiguration utilitariste et coloniale de la peine, au service de l’économie et de l’expansion française.


3D - Modélisation - Larvor D.



En marge du parcours carcéral d’Antoine, un personnage connu, Eugène-François Vidocq, aventurier, bagnard repenti, détective et chef de la police française, séjourna au bagne de Brest. 54 ans avant l’arrivée d’Antoine. En 1798, Vidocq âgé de 23 ans parvient à s'échapper du bagne en se déguisant en matelot. Il y était emprisonné depuis deux ans pour faux en écritures.


La réinsertion sociale et professionnelle d’Antoine en 1853

Le parcours d’Antoine, en tant qu’ancien détenu, est rigoureusement encadré entre la sortie du bagne de Brest le 11 décembre 1853 et son lieu de résidence. Il doit se présenter, munis d’une feuille de route, aux autorités locales des communes identifiées sur leur itinéraire.

Le maire de la commune de Lisle est prévenu par courrier de l’arrivée de l’ancien bagnard, ce qui lui permet de mettre en place des mesures d’accueil et de surveillance. Il lui est également précisé la profession de l’ancien détenu, ici charron, afin de savoir s’il peut prétendre à des moyens d’existence dans la commune. Deux membres de la famille Picot exercent la profession de charron sur le bourg de l’Isle, il s’agit d’Arnaud et Antoine Picot, 38 et 53 ans.

En réalité, le choix du lieu de résidence ne dépend pas toujours du détenu et peut être assigné par les autorités. Antoine ne rompt pas le ban, en d’autres termes, il ne quitte pas le périmètre géographique qui lui est été imposé.




Le 28 aout 1854, Antoine se marie à Lisle avec Elisabeth Chauvin, 53 ans, née à Tocane le 29 Germinal an 10, servante à Bussac, fille majeure et légitime de Guillaume Chauvin, décédé à Léguillac-de-l’Auche le 06 mai1822, et d'Anne Lagarde, décédée à Mensignac le 05 février 1838. Un contrat est passé le 8 aout 1854 entre les deux époux devant Maitre Fourgeau, notaire à Lisle.

Le recensement de 1868 note encore la présence d’Antoine Lejeune, 64 ans, charron, et son épouse Elisabeth rue de Périgueux. Le 4 juin 1874, Antoine, 70 ans, décède à la Chapelle Mouret, à 5 km au sud de Terrasson chez son fils Jean-Eugène, huissier.







2ème article


La rencontre de deux soldats Périgourdins

Au début de la 1ère guerre mondiale




Les courriers de Joseph Gouzou


La Première Guerre mondiale est la première des guerres où tant d'hommes engagés dans un conflit savent écrire. Dès cet instant, lors des moments de répit, l'écriture devient l’un des moyens de s’évader du monde des tranchées.

Les courriers de Joseph Gouzou représentent une source de premier ordre pour celui qui désire découvrir la vie quotidienne d’un soldat de 14-18, tout en faisant un parallèle avec l’un de ses compagnons d’arme, Adrien Neyssensas, pour lequel nous ne détenons aucun écrit.

Nous allons faire connaissance avec Adrien et ainsi aborder la guerre à partir du regard personnel et intime de Joseph.

Les documents cités sont issus des sites « Chtimiste », Archives de la Dordogne et Généanet tous en consultation libre.

En aout 2025, je découvre sur le site « chtimiste » consacré à la 1ère guerre mondiale, la correspondance d’un Caporal du 126ème régiment d’infanterie de Brive nommé Joseph Gouzou originaire de Manzac sur Vern en Dordogne. Joseph deviendra sergent au 43ème régiment d’infanterie en novembre 1914.

Présenté par « Max » comme étant un cousin de son beau-père, Joseph Gouzou a écrit un peu plus de 300 courriers à ses parents entre le 5 aout 1914 et le 24 septembre 1916.

Dans le courant d’avril 1915, sur un secteur du front, Joseph est aux côtés de « deux soldats du pays : un de Grignols, Veyssière dit « Cariolet », et un de Montanceix, Neyssensas, mais ils ont été blessés tous les deux le 5 avril ». (Courrier du 16 avril 1915 à ses parents, voir ci-dessous).

Dans l’attente que « Max » me contacte et sans avoir eu de retour par mail du responsable du site, je publie quelques extraits des courriers de Joseph Gouzou….

Le patronyme Gouzou n’est pas inconnu dans la famille Neyssensas de Saint-Léon sur l’Isle.

Une fratrie de 3 enfants, fils de Catherine Gouzou et Martin Neyssensas, décède au front entre 1914 et 1918. Voir article ci-dessus. Les parents et ancêtres de Catherine Gouzou sont originaires de Grignols.

Présentons tout d’abord Joseph Gouzou d’après sa fiche matriculaire disponible aux archives du Périgord sous la référence 02R1042, puis Adrien Neyssensas et Ludovic Veyssière.

Joseph nait le 18 mars 1891 à Manzac, canton de Saint-Astier. Il porte le matricule de recrutement 353 de la classe 1911. Joseph est décrit le visage long, les cheveux châtain foncé, taille 1 m 66, et degrés d’instruction 3, (3 pour un jeune homme qui sait lire, écrire et compter - instruction primaire).

Joseph est cultivateur à Manzac avec ses parents, Jean Gouzou et Jeanne Hivert.


Ils ont rencontré Joseph

Il est incorporé au corps, soldat de 2ème classe, le 8 octobre 1912, nommé Caporal le 9 novembre 1913, puis Sergent le 11 novembre 1914, affecté au 43ème régiment d’infanterie le 23 février 1915.




Le bataillon auquel appartient Joseph est composé d’environ 1000 hommes. Joseph, par voie ferrée, quitte son cantonnement le 13 janvier 1915 pour son instruction à Oiry, Saint-Hilaire-au-Temple dans la Marne.


Le Café de la Gare d’Oiry en mars 1915

Quelques militaires attablés

Il est vraisemblable qu’Adrien Neyssensas incorpore le 43ème le 14 février 1915 après une formation qui s’échelonnera du 2 aout 1914 au 13 février 1915. (Voir son parcours personnel ci-dessus).

Quant à Ludovic Veyssière, il incorpore le 43ème le 26 mars 1915. Ludovic porte le matricule de recrutement 98, classe 1912, cheveux châtain foncé, les yeux marrons, il mesure 1m64. Son degré d’instruction est de 2.

Ludovic est né le 28 juin 1892 à Grignols, canton de Saint-Astier, cultivateur comme ses parents, Jean et Marie Besse. Après la guerre Ludovic est classé affecté spécial à l’usine de chaussures Georges de Saint-Astier en qualité de monteur en chaussures.




Adrien et Ludovic passeront tous deux par le 108ème régiment au tout début de leurs affectations.



Joseph écrit :


Le     28 février 1915

« Cher Monsieur,

Hier, j’ai été affecté à ma compagnie, la huitième. J’ai très bien réussi car j’ai comme commandant de compagnie un bon capitaine qui est là depuis le début de la campagne, ce qui est rare en ce moment. Je ne crois pas rentrer dans les tranchées de 7 à 8 jours.

On est en train de vacciner les hommes du corps d’armée ; avec ça on va pouvoir un peu s’habituer à cette vie de pirate et au grondement du canon. On est à environ 6 kilomètres des lignes de bataille, et depuis que nous sommes là, le canon n’a pas cessé de tonner une seconde, si bien la nuit que le jour. C’est juste là que l’on veut faire une trouée si c’est possible. Enfin le temps n’est pas trop mauvais, mais malgré ça, la vie n’est pas la même qu’à Brive.

On a comme logement des cabanes creusées dans le sol et recouvertes de terre. Je termine avec espoir que bientôt, nous aurons pu débarrasser le territoire belge et le nôtre, et alors revenir vous voir avec une paix éternelle ».

15 mars 1915

« Mes chers parents,

Je fais réponse à votre lettre que je viens de recevoir hier. J’ai été très heureux de voir que vous êtes tous en très bonne santé.




Je vais vous dire que nous avons été relevés depuis avant-hier des tranchées, on nous a amenés en auto en arrière de Châlons où nous devons rester au repos au moins jusqu’à la fin du mois. Là, on est très bien. Tout ce qu’il faudrait, c’est que ça puisse durer.

Vous me demandez si je connais quelqu’un. Je suis venu avec vingt sergents de Brive. On était 3 de la 28ème. Nous sommes restés ensemble à la 8ème du 43ème. Hier, il en est encore arrivé d’autres de Brive. Hier, je suis allé à la messe. Presque tous les soirs, on va aller au salut. Je suis avec des gens bien plus religieux que dans notre pays. Cela me fait beaucoup plaisir. Quant aux Pâques, je compte bien pouvoir les faire avant de retourner aux tranchées… ».



Il est intéressant de reprendre l’Historique du 43ème et établir un parallèle avec les évènements décrits par Joseph.

 Les 13 et 14 mars 1915, le Régiment est relevé de cet absorbant secteur, après avoir subi un échec, le 3 mars, dans l’attaque du Bois Oblique, et après avoir arrêté, le 4, une vigoureuse poussée allemande.

Transporté en camions, le Régiment débarque à Cheppy où il demeure jusqu’au 20 mars.


21 mars 1915

« Mes chers parents,

Je viens vous donner de mes nouvelles toujours très bonnes. Aujourd’hui, je croyais aller faire mes Pâques. Il a fallu changer de cantonnement. On est partis ce matin à 5 heures. On a 35 km à faire en deux jours, ce qui n’est pas beaucoup. On est arrivés à côté du village où nous devons coucher ce soir à huit heures par un superbe soleil. On doit y rentrer ce soir à 5h pour repartir demain matin pour le nouveau cantonnement où nous resterons encore quelques jours ».

Le 21, Joseph, Adrien et Ludovic sont à Saint-Gibrien et le lendemain à Chaintrix. Le 43ème est passé en revue le 25 par le Général Joffre, et après s’être arrêté les 27 et 28 à Clamanges, il embarque à Sommesous pour Longueville.

Le soir même, il cantonne à Ressons et après une journée de repos, il se rend dans la Woëvre par étapes successives. Il est le 31 mars à Brize-la-Grande, le 1er avril à Heippes.



1er avril 1915

« Chers parents,

Hier, j’ai reçu le colis avec plaisir. Les gaufres étaient très bonnes ainsi que le chocolat. Je vous remercie beaucoup. D’alcool de menthe, je n’en avais pas beaucoup besoin. J’ai le flacon que j’avais acheté avant de partir et qui est à peine entamé ; et celui que vous m’aviez envoyé, je l’avais donné à un camarade. Enfin, celui-là, je le garde ; mais on n’en use pas beaucoup, car on ne fait pas beaucoup de marches et il ne fait pas très chaud. Des mouchoirs, j’en avais assez. Les chaussettes servent toujours ; mais comme linge, ne m’envoyez rien, on en touche suffisamment. Ce soir, nous sommes relevés ; nous allons à 15 km en arrière pour 15 jours.

 Le temps n’est pas trop mauvais, ces jours-ci, il tombe quelques averses. J’ai toujours des bonnes nouvelles de mon oncle Boulenzou (Pierre Fourgeau). Vous me dites que Clament (Frédéric) et Fruchou sont en permission. Tant mieux. Moi aussi, je compte bien y aller vers la fin du mois. Mais comme je vous ai dit déjà, n’y pensez pas trop, c’est tellement vite changé qu’il vaut mieux ne pas s’y attendre. Ici, toujours la même chose : quelques coups de canon, mais front toujours calme. Pas grand-chose pour le moment. Je suis toujours en bonne santé et espère que vous êtes tous de même.

En attendant le plaisir de se voir, recevez de votre fils ses meilleurs sentiments d’amitiés ».

Joseph, Adrien Neyssensas et Ludovic Veyssière sont le 2 à Dugny, le 3 dans la région de Ville-en-Woëvre. Le 4, les chefs de Bataillon et les Commandants de Compagnie, appelés pour une reconnaissance sur le front situé en avant du village d’Hennemont reçoivent communication d’un ordre d’attaque pour le lendemain.

Joseph, ne reverra pas Adrien et Ludovic, en effet, tous deux sont blessés lors de l’une des batailles de la Woëvre dans les Hauts de Meuse, le 5 avril 1915 au bois de Pareid.



Le 5 au matin, le Régiment est tout entier en ligne, face au bois de Pareid, son objectif.

Le Bois de Pareid se situe entre Verdun et Metz à proximité de Maizeray. Devant lui, un glacis en pente douce monte insensiblement jusqu’aux tranchées allemandes situées à 1200 mètres. Il pleut et il fait froid. Enveloppés dans leurs couvertures et leurs toiles de tentes, accroupis au fond d’un fossé, les hommes subissent de fortes averses. Toujours insouciants, ils attendent l’heure prévue pour l’assaut.




14 h 20 ! Les masses informes qui somnolaient dans la terre gluante se sont agitées ; elles sont parties à découvert vers le point lointain. Et maintenant le régiment est debout sur la plaine, tout entier déployé sur une seule ligne, le long de laquelle courent et se multiplient les étincelles des baïonnettes. L’ennemi est loin et il a vu. Ses mitrailleuses crépitent. En nappes profondes, les balles rasent le sol, frappant et tuant sans relâche.

Et cependant, malgré la mort qui fébrilement fouille les rangs, les assaillants montent calmes et résolus vers l’objectif qui grandit. Mille mètres sont franchis et l’élan n’est pas encore brisé. Mais le double réseau ennemi dresse non loin de là ses piquets intacts le long desquels s’enchevêtrent en une broussaille profonde et infranchissable les rangs entremêlés de fils de fer barbelés. C’est là que, dans un ultime élan, les plus vaillants vont succomber, 23 officiers et 511 hommes disparaissent ce jour-là.

Extrait : Historique du 43ème Régiment d’Infanterie - Imprimerie Berger-Levrault - Paris

Deux autres Périgordins sont parmi les « tués à l’ennemi » ce 5 avril :

Vassal Léon Élie de Cénac et Lacoste Gustave Bertrand de Terrasson.

Le Régiment est relevé le 7 avril 1915 et mis au repos près de Verdun, à la caserne Chevert, où il fait son entrée le 9.




Adrien est en convalescence après sa fracture à l’humérus gauche du 6 avril au 28 septembre 1915.

Veyssière Ludovic est blessé le 5 avril 1915 par un éclat d’obus à la tête. Il venait d’arriver au 43ème après une première blessure en novembre 1914 (éclat d’obus au doigt et à la jambe gauche). Il sera blessé une troisième fois le 24 juin 1916 (éclat d’obus jambe droite) et une quatrième en novembre 1916 (éclat d’obus épaule droite). Il survivra à la guerre et gardera des « corps métalliques » dans le tibia droit et la cuisse gauche. Voir infos Chtimiste.

Le courrier de Joseph, écrit le 16 avril, mentionne bien le départ du 43ème d’Adrien et Ludovic après blessures.




16 avril 1915

« Mes chers parents,

« Hier, je viens de recevoir vos lettres datées du 8 et 10 avril ainsi que le colis. Ce qui me surprend, c’est de voir que vous me dites que vous ne recevez pas de nouvelles ; il faut que les lettres s’égarent car j’écris souvent. Vous dites que la dernière était datée du 15. Pourtant depuis, je vous en ai envoyé au moins 10. C’est vrai que depuis le 29, on a été en marche et on ne recevait même pas les vôtres. Alors, je donnais mes lettres à n’importe qui en passant dans les villages, soit les artilleurs ou le génie qui peut-être souvent les perdaient au lieu de les donner au vaguemestre. Enfin, malgré ça, vous devriez en recevoir quelques-unes. Le colis parti du 21 mars est arrivé seulement 3 jours avant l’autre que vous m’aviez envoyé le 8 avril.

J’ai reçu aussi les deux lettres recommandées avec dix francs chacune. Je vous prie, ne m’en envoyez plus car j’en ai assez, avec 34 sous que je gagne par jour. Si je vous ai dit que l’on change de secteur, c’est le secteur de front, mais jamais de secteur postal, le numéro postal est toujours le même. J’avais avec moi deux soldats du pays : un de Grignols, Veyssière dit « Cariolet », et un de Montanceix, Neyssensas. Mais ils ont été blessés tous les deux le 5 avril.

Je vous renouvelle aussi, si parfois la lettre est perdue, que j’ai pu faire mes Pâques le jour des Rameaux. En ce moment, nous sommes au repos à 1500m de Verdun dans une caserne. J’ai un bon lit, voilà déjà 6 jours. Je pense y rester encore quelque temps. Le temps est superbe, il fait un beau soleil ».


8 mai 1915

« Chers parents,

 C’est étant en très bonne santé que je vous écris. Hier, j’ai reçu votre paquet ainsi que la lettre recommandée avec 10f. Je vous remercie beaucoup, seulement, je vous renvoie l’argent. Je mets 30f dans la lettre, il me reste assez pour mon service. On touche notre prêt régulièrement tous les dix jours. J’envoie aussi mon tricot de laine ; ne m’envoyez rien jusqu’à ce que je vous le demande. Quand vous aurez reçu, vous me le direz. J’ai assez de bas et de mouchoirs. On en touche assez souvent. Vous pourrez laver le tricot au cas où il y aurait des œufs de petites bêtes, car c’est là principalement que ça aime être. » « Il y a déjà quelques jours que je n’ai pas reçu de nouvelles de Boulenzou - Pierre Fourgeau, mais ça ne m’étonne pas, car lorsqu’on change de place, la correspondance est très difficile.

On n’avait pas encore relevé le 127ème. Il avait demandé à rester 12 jours dans la tranchée. On y va ce soir ; nous serons 4 jours en 1ère ligne, 4 jours en 2ème et 4 dans un village ; puis on revient à l’arrière. On n’avait plus eu un secteur pareil. Depuis 12 jours, le 127ème n’a encore pas un blessé. J’espère que ça va être calme pour nous aussi. Je vous écrirai quand je serai dans la tranchée. Je termine avec espoir que vous êtes tous en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse. »

Ps : « Bonjour à mes parents, à Raoul et aux voisins. Je suis très content de rentrer dans la tranchée pour pouvoir me reposer ; à l’arrière, on nous fait faire des marches tous les jours. Le temps est superbe. »


Mardi 11 mai 1915

« Chers parents,

Voilà 3 jours que je suis dans la tranchée. Comme je vous l’avais dit, je viens vous donner de mes nouvelles toujours très bonnes. Ici, on est très tranquilles, on ne se croirait pas à la guerre, on ne tire pas un coup de fusil, ni on ne reçoit d’obus. On ne reçoit pas d’obus, on a des souterrains profonds de 2 à 3m où on peut dormir en sécurité. C’est très curieux à voir. Où je suis, on est deux : l’adjudant et moi. On a une table, chacun son petit tabouret, et de la paille à volonté, c’est à dire une belle petite chambre de guerre. Ce n’est plus le même adjudant. L’autre est blessé depuis le 5 avril. Celui-là a un an de moins que moi, il était fourrier quand je suis arrivé ; il a été nommé depuis un mois. »

« Vous me direz si vous avez reçu le tricot et la lettre recommandée avec 30F. La lettre faite, avant la carte du … que j’ai reçu ce matin, n’est encore pas arrivée. Vous voyez que ce n’est pas toujours régulier. J’ai reçu un petit paquet venant de ma tante Louise (FOURGEAU). Je termine avec espoir que vous êtes toujours en bonne santé. Votre fils qui vous embrasse. »

PS : « Je vous envoie une fleur cueillie à côté de la tranchée. Les vignes doivent être bien belles. Nous sommes en 1ère ligne, nous serons relevés demain soir pour aller en 2ème. Bonjour aux voisins et à Raoul. »


Samedi 13 juin 1915

« Mes chers parents,

C’est étant toujours en très bonne santé que je vous écris. Je suis en 1ère ligne depuis hier, pour le même nombre de jours comme à passer en 2ème.

On est très tranquilles, les boches ne nous embêtent pas trop ; on a un très bon « gourbi » : c’est le nom de notre maison souterraine. On y est à trois : l’adjudant et le sergent qui est à la section avec moi. Vous me demandez si j’ai des camarades sur lesquels je puis compter. Je peux vous répondre que oui. Jamais je n’en avais trouvé de meilleurs. Il se trouve même beaucoup d’hommes de la contrée, des départements voisins qui ne sont pas meilleurs que les autres ; il y en a des bons et des mauvais dans tous les pays.

J’en ai un qui est de Coursac dans ma compagnie. Il s’appelle Dumas. Il a un an de plus que moi. Il travaillait à la scierie qui se trouve à côté du charron et aubergiste Siquier. C’est un brave garçon. Il était avec moi déjà depuis longtemps que je n’en savais rien.

Il était venu avec les deux qui ont été blessés le 5 avril, Veyssière Ludovic et Neyssensas Adrien.

 Il y en a beaucoup d’autres de Brive, Tulle, Terrasson, Bergerac, Sarlat, Saint-Yriex, enfin des environs. Ils viennent des régiments de la division : 50, 108, 126, et 100. Quant à ceux qui sont sur la carte, il n’y en a qu’un de La Force, c’est celui qui est à ma gauche, un engagé du mois d’août, il est tout jeune, de la classe 1916.

Les autres sont de Lille, Roubaix et Calais. Le sergent-major qui se trouve en avant de celui de La Force est parisien. Alors, vous voyez qu’il y en a un peu de partout. »

« Je trouve que les récoltes sont beaucoup avancées. Il se trouve un champ de blé entre nous et les boches qui sont à 350m. Il est tout en épis.

Avant-hier, j’ai goûté des cerises qui se trouvent à la lisière d’un bois où l’on était pendant 20 jours. Elles sont bien mûres. Le temps est magnifique. On a eu de l’orage pendant 2 jours, ce qui ne nous a pas fait de mal, malgré que nous ne demandions pas l’eau. A présent, il s’est remis à la chaleur.

Je termine en vous désirant une bonne santé à tous. Pour moi, je n’ai encore pas connu la guerre. Pour la santé, je suis aussi bien qu’avant de partir. Votre fils qui vous embrasse »

PS : « Bonjour à mes parents, aux voisins et à Raoul. »


16 juillet 1915

« Mes chers parents,

Hier au soir, j’ai reçu une lettre et le colis avec les pêches qui m’ont fait beaucoup plaisir malgré que toujours secouées quoiqu’elles aient été bien emballées, elles se trouvaient presque cuites. Ce matin, j’ai mangé le quartier d’oie qui était fameux. Mon camarade le sergent a trouvé ça à son goût, ainsi que les grillons de l’avant-dernier paquet. Vous direz merci à Maria de ses bonnes pêches.

C’est avec beaucoup de chagrin que j’ai appris la mort du pauvre Dupuy ; c’est bien malheureux surtout que Damon n’a pu être là. Enfin, je vois que la vie est bien dure. Que vont faire ces pauvres femmes ?

Tant mieux que vous ayez presque fini de rentrer les blés. Vous devez avoir beaucoup de travail pour aider les autres. Je suis au repos depuis hier matin. Je termine avec espoir que vous êtes tous comme moi en très bonne santé. Votre fils qui vous embrasse. »

Ps : « Bonjour à Raoul et aux voisins ainsi qu’à tous mes parents. »


10 août 1915

« Mes chers parents,

Hier j’ai reçu le bon colis que vous m’avez envoyé. Tout était en très bon état. Les gâteaux ainsi que le fromage étaient délicieux. L’eau de Cologne et la boîte de pâté y étaient aussi. La veille, j’avais reçu de ma tante Louise Fourgeau des pêches qui étaient très bonnes. Je lui ai écrit en même temps qu’à vous pour la remercier. Quant aux fruits, ne m’en envoyez pas, on est dans un pays où il y en a beaucoup ; on peut avoir ce qu’on veut, et pas cher.

Je suis bien content que tous mes oncles aillent en permission, moi aussi, je compte toujours partir.

Hier, j’ai par hasard rencontré le fils Chastanet Joseph. On a pu passer la journée ensemble. Nous, on se trouvait de faire une halte dans un bois où l’on est restés de 10h du matin à 8h du soir. Vers midi, j’étais en train de dormir à l’ombre d’un chêne quand il est venu me réveiller. Il avait demandé juste à des hommes qu’il a entendu parler le patois, s’il y en avait beaucoup de la Dordogne. Le premier qu’il a trouvé était de ma section et lui a donné mon nom. Voilà comment on se trouve à la guerre. On a été bien contents ; on a pu boire un litre de vin blanc ensemble. Lui est bien heureux, il est dans les aérostiers. Ce sont des ballons captifs qui se trouvent à une dizaine de kilomètres de la ligne, et qui servent étant dans l’air de postes d’observation. Au moyen de jumelles, ils aperçoivent tout ce qui se passe jusqu’à 20 km.

Je vais samedi dans le village où il se trouve. A l’instruction du tir où tous les hommes passent, on y reste 4 jours chacun. Si vous voyez ses parents, vous pouvez dire qu’il est en très bonne santé. Pas grand-chose à vous dire, je suis toujours en bonne santé. Votre fils qui vous embrasse. »


18 septembre 1915

« Mes chers parents,

C’est avec plaisir que ce matin j’ai reçu votre carte m’annonçant votre bonne santé. Moi aussi, je vais bien. Je me trouve en repos. Nous faisons des travaux et sommes relevés tous les deux jours ; nous sommes dans un bois où par un temps superbe comme nous avons, on est très bien. L’autre jour, j’ai très bien fait mon voyage. J’étais avec Nadal de la Tabate et le beau-frère de Lacueille qui demeure à Montanceix.

En passant à La Cave, j’ai pu voir Marie Vidal. A Périgueux, j’ai été voir Léody, on a bu un verre ensemble. Après avoir acheté mes guêtres aux Nouvelles Galeries, je lui ai repris mes molletières. J’ai pris ma montre chez Lestrade. Mon bras est complètement guéri. Il ne m’en est pas poussé d’autres. Ici, toujours la même chose, le secteur est calme. Pas grand-chose à vous dire si ça n’est que je vous désire une excellente santé à tous. Votre fils qui vous embrasse. »

Ps : « Bonjour à mes parents et aux voisins. J’attends toujours cette paix avec impatience. Envoyez-moi une chemise, celle que j’avais a été mangée par les rats pendant que j’étais en permission. »

 

24 décembre 1915

« Mes chers parents,

Voilà Noël qui arrive.

Ce soir, je vais à ma compagnie qui se trouve sortie des tranchées depuis 2 jours. Nous devons faire un petit réveillon et chanter Minuit chrétien ensemble. J’aimerais bien mieux être auprès de vous tous. Enfin, c’est ainsi. Espérons que ce beau jour viendra ; malgré la guerre, je ne suis pas malheureux de trop.

Ce soir, j’ai vu l’aumônier. Demain matin, je dois aller à la messe de 6h ½. Unissons nos prières et dieu nous protégera. Pas grand-chose, je suis en parfaite santé et espère que vous êtes tous de même. Votre fils qui pense à vous. »

Ps : « Aux cours, on a repos 48h. Pour remplacer la journée de Noël, on reste un jour en plus. Je rentre à ma compagnie mercredi soir. Bonjour à tous mes parents et voisins. De votre fils ses meilleurs baisers. »


28 décembre 1915

« Mes très chers parents,

A l’approche de ce nouvel an, je viens vous offrir mes meilleurs vœux de bonne année et de bonheur. J’espère que la nouvelle année va permettre d’avoir la paix et de nous réunir pour une vie heureuse. Je suis en parfaite santé et espère que vous êtes tous de même. Recevez mes meilleurs baisers. Votre fils »


31 décembre 1915

« Mes chers parents,

En ce dernier Jour de l’An, je viens vous donner quelques nouvelles qui sont très bonnes. J’espère que l’année 16 que nous allons commencer demain sera meilleure et plus gaie que celle que nous terminons aujourd’hui.

Ce qu’il faut demander à dieu, c’est qu’il nous donne cette paix attendue depuis si longtemps et qu'il nous protège comme on l'a déjà été. Ici, rien de nouveau, le secteur est calme ; le temps superbe pour la saison.

Je suis en parfaite santé et espère que vous êtes de même.

Votre fils pour la vie. »


3 janvier 1916

« Mes bien chers parents,

Je vais vous donner de mes nouvelles qui sont toujours bonnes.

J’espère que vous êtes aussi tous en bonne santé. C’est aujourd’hui la relève, nous allons au repos pour 6 jours. Nous avons un temps très beau, nous n’avons pas de froid ; ce qui est embêtant, c’est qu’il pleut un peu de trop ; mais voilà la lune qui va être nouvelle, peut-être que le temps va se mettre au froid, ce qui tout de même serait meilleur que la pluie. Le secteur est très calme.

Si on peut passer là l’hiver, on est bien tranquilles. Hier, nous avons fini le poulet ; il était très bon ; on était à quatre, car dans ma section, on est 3 sergents depuis 3 semaines et l’adjudant. Ils ont trouvé très bon et m’ont chargé de vous remercier pour eux.

Pour les pastilles, ne vous faites pas de mauvais sang ; je ne suis pas enrhumé, ce n’est que pour la nuit quand je suis de service, ça fait passer le temps. J’ai reçu celles que vous m’aviez envoyées et je n’avais encore pas fini la 1ère boîte. Toujours des bonnes nouvelles de mes oncles. Je pense que Paul doit arriver bientôt ; mais ça ne marche pas vite. Je ne pourrai jamais venir avant 3 mois, et encore il faut que ça aille bien. Enfin les permissions, c’est bien beau, mais il vaudrait encore mieux la paix. Je termine en vous désirant une bonne santé à tous.

Votre fils qui ne cesse de penser à vous tous, et vous embrasse. »

Ps : « Bonjour à mes parents, les voisins, et le brave Michet qui j’espère saura bien me remplacer en vous soulageant dans vos travaux.

Ma chère mère, tu voudras bien me dire si la bague d’Elia irait à ma marraine. Je pense qu’il faudrait plus grand. Nous avons demain soir un beau lièvre à manger. La veille du premier janvier, j’en ai fait tirer deux à mon lieutenant. Ils étaient à côté de mon gourbi le soir à la tombée de la nuit. Il a bien voulu nous en donner un. Ici, on ne voit que du gibier. »


31 janvier 1916

« Mes très chers parents,

Je réponds à votre lettre que j’ai reçue hier au soir, laquelle me donne toujours de bonnes nouvelles. Moi, la santé continue à être bonne. Depuis hier au soir, je suis revenu en 1ère ligne, pour 6 jours ; toujours même secteur calme.

Nous avons un temps merveilleux : il ne pleut ni ne fait froid.

Vous dites de faire attention à moi. Vous devez savoir que si j’ai eu des galons, je les ai acceptés ; mais jamais je n’ai exposé ma vie pour si peu ; car à mon point de vue, ce n’est rien du tout.

Je suis ici pour faire mon devoir jusqu’au bout ; mais non pour faire des bêtises, et avoir la folie d’une citation ou d’un bout de galon. Prenons le temps comme il vient.

C’est avec plaisir que je vois que vous m’annoncez un colis. Je vous remercie, mais vous m’envoyez beaucoup. Espérons que bientôt nous verrons arriver cette paix. Recevez de votre fils ses meilleures amitiés. »

Ps : Bonjour à mes parents et aux voisins.


1 février 1916

« Mes chers parents,

Je vais vous donner de mes nouvelles toujours bonnes ; j’espère que vous êtes de même en très bonne santé.

Il est 5h du soir. Voilà une journée en plus de passée. Combien en avons-nous passé déjà de ces journées tristes, et encore si l’on voyait une paix prochaine. Enfin espérons que ce sera bientôt.

Peut-être si les zeppelins revenaient de temps en temps faire leur visite, nos embusqués de Paris, au lieu de se ficher de nous, comprendraient ce que c’est la guerre. Malheureusement, c’est toujours de pauvres innocents qui vont attraper.

Je termine en vous désirant une bonne santé. Votre fils qui vous embrasse. »

Ps : C’est l’heure de la soupe, bonsoir. Le temps est un peu refroidi, mais pas de trop.


14 février 1916

« Mes chers parents,

C’est toujours en santé parfaite que je vous écris. J’espère que vous êtes tous de même. Hier au soir, j’ai eu votre lettre du 10.

Ici, c’est presque toujours calme ; si ce n’est que ce matin, de 4h30 à 6h nous avons lancé des gaz asphyxiants aux Boches. Je ne sais le résultat, car la patrouille qui devait aller reconnaître les tranchées ennemies n’est pas sortie, les Boches tirant à la mitrailleuse ; je pense qu’ils n’ont pas eu beaucoup de mal. Aujourd’hui le calme règne ; nous avons un peu de pluie mais il ne fait pas froid. Je crois que nous allons aller au repos pour quelques jours vers la fin de la semaine. Recevez de votre fils ses meilleurs baisers. »


2 mars 1916

« Mes chers parents,

Je viens vous donner de mes nouvelles toujours très bonnes. J’espère que vous êtes tous de même.

Depuis hier au soir, je me trouve en 2èm ligne ; nous sommes très bien, on est dans les bois, et par cette saison, c’est très gai. Il fait un temps merveilleux.

Vous me demandez si j’ai besoin de quelque chose. Je vous remercie ; j’ai pour le moment presque tout ce qui m’est nécessaire ; vous pourriez m’envoyer une flanelle.

Je désire que votre santé continue comme par le passé.

Votre fils qui ne cesse de penser à vous. »

Ps : Bonjour aux parents et voisins ».


11 mars 1916

« Mes chers parents,

Je réponds à votre aimable lettre datée du 4 que j’ai reçue hier au soir. Vous me dites que vous avez reçu de mes nouvelles du 27. Je vois que ça a beaucoup de retard, enfin si ça continue. Je vous ai donné un mot chaque jour. Toujours au même endroit.

Aujourd’hui, il fait un beau temps, hier, on avait de la neige, mais tout est fondu.

Hier au soir, les Boches ont voulu sortir de leurs tranchées, mais malheureusement pour eux que nos mitrailleurs ne dormaient pas. Ils ont dû se replier dans leurs trous en laissant grand nombre de cadavres.

Aujourd’hui, c’est assez calme. Je vois chaque jour le petit Colinet de Jaures. Il va bien.

Je vous remercie de la belle gravure sainte que j’ai reçue hier, je la conserverai précieusement, ayant confiance en la sainte famille qui m’a préservé jusqu’à ce jour. Toujours en santé parfaite, j’espère que vous êtes de même.

Recevez de votre fils qui pense à vous ses meilleurs baisers. »


7 avril 1916

« Mes chers parents,

Nous arrivons de l’exercice, il est 10h ; en attendant la soupe qui est à 11h, je viens vous donner de mes nouvelles qui sont toujours bonnes et espère que vous êtes de même. Je ne sais quand nous partirons d’ici.

Nous y sommes très bien ; on fait un peu d’exercice pour se distraire. La carte que je vous ai envoyée représente des tombes de soldats tombés pendant la bataille de la Marne. Vous voyez si c’est bien tenu.

On en voit un peu partout dans les champs.

Hier, j’ai été les visiter. Ce matin, j’ai assisté à la messe de 7h dite en l’honneur des camarades restés à Verdun.

Je ne vois plus grand chose. J’espère que vous êtes toujours tous en santé parfaite. Votre fils qui vous embrasse. Je me trouve tout près de l’endroit où j’ai été blessé. »


16 août 1916

« Mes très chers parents,

C’est étant toujours en bonne santé que je vous écris. J’espère qu’il en est de même de vous tous.

Aujourd’hui, nous avons repos, nous sommes cantonnés dans un bois, tout près d’un village et d’une rivière. Le pays est très beau.

Hier au soir, j’ai été visiter le champ d’aviation de nos alliés. Le secteur où nous devons aller devient calme. Je ne sais quand nous prendrons les tranchées.

Plus grand chose, je termine et vous envoie mes meilleures amitiés. Votre fils qui vous embrasse. Ps : Chastanet doit être tout près de moi.


22 aout 1916

« Mes chers parents,

Je viens de recevoir aujourd’hui votre lettre du 17. Merci de vos bonnes nouvelles et du billet. Ces jours-ci, l’argent ne m’est pas bien utile ; mais j’espère bien pouvoir m’en servir avant longtemps.

Nous ne sommes pas malheureux de trop. Le temps est merveilleux ; et puis, ces Boches n’existent pas à côté des Anglais qui toute la journée leur envoient des marmites sur la figure.

Malgré que ce soit des Boches, je les plains, car plus jamais, je n’avais entendu pareille chose. Ils ne répondent presque pas. Ils ne cherchent qu’à arrêter l’attaque au moment où on veut avancer. C’est bien moins dur que Verdun.

Je termine en vous désirant une bonne santé. Votre fils qui vous embrasse. »


7 septembre 1916

Mes chers parents « Après avoir fait une bonne nuit, et être nettoyé, me voilà frais, ne pensant plus à ces quinze jours de tranchées, parmi lesquelles il y en a eu de bien dures ; soit par le mauvais temps, car il s’est passé des journées de pluie ou le bombardement. Et encore, tout ça n’est rien à côté du moral, car su vous souffrez de ne pas me voir, moi, j’ai passé de bien tristes moments en songeant à vous. Enfin, tout ça est passé.

Dimanche dernier, ma brigade a attaqué à midi. J’étais 1ère vague. Nous avons fait 800m de progression en 15 minutes, sans pertes. Les Boches surpris dans leurs trous se rendaient sans tirer. Nous, pour le régiment, avons fait dans les 700 prisonniers.

Je suis très content de ma journée ; (même si je suis proposé pour une récompense, mais ne causez pas jusqu’à nouvel ordre, car souvent les propositions reviennent sans résultat. En tout cas, le commandant de la compagnie demande une citation. (*)

Ma division a très bien marché et chaque attaque a atteint le but désigné. Si l’autre qui se trouve aux tranchées en ce moment fait même chose, nous partirons de la Somme pour un secteur calme ; dans 10 jours, je le saurai.

Si vous voyez d’ici là le village de Combles pris, vous pourrez dire que nous ne reviendrons pas à la tranchée ici. En attendant, nous sommes très bien cantonnés. Je termine en vous désirant une bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse et fera toujours tout pour l’honneur de ses parents. »

(*) La division a perdu environs 700 hommes tués, blessés et disparus durant cette attaque secteur Maurepas.

 

11 septembre 1916

« Mes chers parents,

Je viens de recevoir vos deux lettres datées des 7 et 8. Je vois que vous êtes inquiets sur mon sort. J’espère qu’à l’heure actuelle vous aurez reçu de mes nouvelles. J’ai eu avec plaisir la belle image de Notre Dame des Vertus, que je conserve précieusement avec espoir en sa protection. Je suis toujours en santé parfaite. Nous faisons un peu d’exercice pour nous distraire : 2 heures par jour, ce matin, de 7 à 9 heures. Ce soir, nous avons revue de cantonnement à 16h. Le temps est superbe, j’espère qu’il est pareil là-bas. Plus grand chose. Je désire une bonne santé à tous. Votre fils qui vous embrasse. »


15 septembre 1916

« Mes bien chers parents,

Je viens à l’instant de recevoir une lettre du 11, et c’est avec plaisir que je vois que vous êtes tous en bonne santé. Je vous remercie beaucoup des nouvelles que vous me donnez sur le pays. On est si heureux ici quand on sait un peu ce qui s’y passe. Nous n’avons par le fait que ce moment de plaisir.

Je vois que vous m’avez fait des achats d’hiver. Je viens vous renouveler de ne pas les envoyer avant que je vous les demande. En ce moment, je n’en ai pas besoin, et je suis bien assez chargé, surtout que d’ici peu, nous serons certainement relevés du secteur.

Avant-hier, nous devions revenir aux tranchées, même une brigade de ma division y est en réserve de l’autre division depuis deux jours ; mais aujourd’hui, on dit que nous, nous n’y reviendrons pas.

D’ici une petite semaine, il y a des chances qu’on soit sortis de cet enfer. Nous sommes toujours dans ce camp, très bien. Toujours même chose, un peu d’exercice pour se distraire. Question de permissions, dans le régiment, elles sont supprimées depuis un mois et je ne sais pas quand elles vont reprendre. En tout cas, je ne compte pas partir avant décembre.

Je termine en vous désirant toujours une bonne santé. Recevez de votre fils ses bonnes amitiés. Je vous embrasse.

Ps : Bonjour aux parents, les voisins et Julien ».


24 septembre 1916

« Bien chers parents,

C’est avec plaisir que je viens de recevoir vos deux lettres des 19 et 20 m’annonçant vos bonnes nouvelles. Mais je vois que vous vous faites des illusions bien trop tôt. Vous me croyez à la tranchée depuis le 16, ce qui est faux. Je pense à chaque fois que je fais quelque chose, ne pas vous le cacher. Je vous dis chaque jour exactement ce que je fais. Donc, vous pouvez croire mes lettres, elles sont vraies. Nous sommes toujours en réserve du régiment. Le temps est superbe. Nous sommes bien, bien mieux que la 1ère fois. Nous ne serons plus longtemps sans être relevés. Je vois que Ninou a eu un peu de blé. Vous me dites que mon imperméable est arrivé. Quand j’en aurai besoin, je vous le demanderai. (Je ne veux pas qu’il goûte de ce bon morceau de Somme.)

Je vois que mon ancien corps va arriver aussi par ici. Ils font bien même chose que nous. Ils en font leur part. Enfin, après la guerre, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’on a été embusqué. Plus grand chose. Je désire toujours même santé. Recevez de votre fils les meilleurs sentiments d’amitié. Je vous embrasse. Ps : Mes amitiés à tous mes parents, voisins et Julien ».

Le courrier du 24 septembre 1916 sera le dernier courrier adressé à ses parents.

Joseph Gouzou est tué à l’ennemi le 25 septembre 1916 à la ferme le Priez près de Frégicourt, secteur de Combles (Somme), « par suite d’un obus sur le corps ». Joseph obtient la Croix de guerre avec étoile d’argent à titre posthume.

Il est enterré à l’extrémité de la tranchée de l’Hôpital à 21 heures du soir, mais son corps n’a jamais été transféré dans la nécropole de Rancourt située à quelques kilomètres.

Extrait fiche matriculaire de Joseph, un refuge, un trou d’obus à la ferme du Priez


Joseph Gouzou est cité sur le monument aux morts de Manzac au côté de Jean Neycensas, décédé quelques mois plus tôt, le 28 aout 1914 à Moislains dans la Somme.

L’acte est retranscrit à la mairie de Manzac le 2 février 1917.




Ils ont rencontré Joseph


Analyse des courriers de Joseph Gouzou

Seuls quelques courriers sont cités dans l’article présenté ci-dessus. L’analyse cependant concerne l’ensemble des lettres écrites par Joseph Gouzou, un soldat du Périgord pendant la Première Guerre mondiale à ses parents et proches. ​ Joseph Gouzou, cultivateur de profession, a été mobilisé en 1912 et a servi comme caporal puis sergent dans différents régiments d'infanterie, notamment le 126ème et le 43ème régiment d'infanterie. ​

Ces lettres, écrites entre 1914 et 1916, offrent un témoignage poignant de la vie quotidienne d'un soldat pendant la Grande Guerre.


Contexte historique :

Les lettres couvrent une période allant du début de la guerre en 1914 jusqu'à la mort de Joseph Gouzou en septembre 1916.

Elles relatent les conditions de vie dans les tranchées, les déplacements, les combats, les permissions, et les relations avec ses camarades et sa famille.


Thèmes abordés :

Vie dans les tranchées : Joseph décrit les conditions difficiles, les bombardements, le froid, la boue, mais aussi les moments de calme. 

Relations familiales : Il exprime son amour pour sa famille et son espoir de les revoir après la guerre. Il demande régulièrement des nouvelles de sa grand-mère et de ses proches, montrant son souci pour leur bien-être. Les lettres sont une source de réconfort pour lui, lui permettant de rester connecté à sa famille.

Foi et espoir : Il mentionne souvent ses prières et sa foi en Dieu pour protéger sa famille et lui-même. ​

Actualités militaires : Il parle des mouvements de troupes, des offensives, et des nouvelles du front.

Vie quotidienne : Il évoque les repas, les colis reçus de sa famille, les moments de repos, et les interactions avec ses camarades.


Événements marquants :

Joseph a participé à plusieurs batailles, notamment dans la Marne, Verdun, et la Somme.

Il a été blessé en 1914 mais est retourné au front après sa convalescence. ​

Il a été tué le 25 septembre 1916 lors de la bataille de la Somme, à la ferme du Prietz près de Combles, par un obus. ​


Style et ton :

Les lettres sont écrites dans un style simple et sincère, reflétant les émotions d'un jeune homme confronté à la guerre.

Malgré les difficultés, Joseph reste optimiste et encourage sa famille à garder espoir. ​


Hommage posthume :

Joseph Gouzou a reçu la Croix de guerre avec étoile d'argent à titre posthume. ​

Son corps n'a jamais été transféré dans une nécropole, mais il a été enterré sur le lieu de sa mort. ​


Importance du document

Témoignage historique : Ces lettres offrent un aperçu précieux de la vie d'un soldat pendant la Première Guerre mondiale, ses pensées, ses peurs, et ses espoirs.


Mémoire familiale : Elles témoignent de l'amour et des liens familiaux qui perdurent malgré la séparation et les horreurs de la guerre. ​


Hommage aux soldats : Elles rappellent les sacrifices des millions de soldats qui ont combattu et perdu la vie pendant ce conflit.

Dans ses lettres, Joseph Gouzou décrit la vie au front avec beaucoup de sincérité et de détails, alternant entre les moments difficiles et les rares instants de répit. Voici les principaux aspects qu'il évoque :


Premières Lettres et État d'Esprit

Dans ses lettres du 5 au 19 août 1914, il exprime son patriotisme et son espoir de revenir sain et sauf.

Il mentionne la mobilisation rapide et l'enthousiasme des soldats à défendre la France.


Blessures et Soins Médicaux

Le 10 septembre 1914, il est légèrement blessé à la jambe par un éclat d'obus lors de la bataille de la Marne. Il est évacué à Périgueux pour des soins, où il reste en bonne santé malgré sa blessure.

Il mentionne également un camarade, Jean Massoubro, qui est blessé en même temps.


Retour à Brive et Instruction des Soldats

Après sa guérison, il retourne à Brive en novembre 1914, où il attend de repartir au front.

Il est impliqué dans l'instruction de nouveaux soldats, espérant ne pas être envoyé au front immédiatement.

Il fait état de la formation de nouveaux bataillons et de l'absence de permissions en raison de l'épidémie de scarlatine.


Espoir de paix et retour à la vie normale

Gouzou exprime un désir constant de paix et de retour à la vie normale. Il évoque des moments de nostalgie, souhaitant participer aux vendanges et aux activités familiales.

Son espoir de retrouver sa famille et de vivre ensemble est un thème récurrent dans ses lettres.


Conditions de vie dans les tranchées :

Dureté du quotidien : Joseph parle souvent de la boue, du froid, de la pluie, et parfois de la neige. ​ Il mentionne également les longues marches, les nuits sans sommeil, et les conditions insalubres.

Bombardements et dangers : Il décrit les bombardements fréquents, les attaques ennemies, et les pertes humaines. ​ Il parle aussi de la peur constante et de la vigilance nécessaire pour survivre.

Abris rudimentaires : Il évoque les « gourbis » (abris souterrains) où il dort, parfois bien aménagés, mais souvent infestés de rats. ​


Ravitaillement et nourriture :

Joseph mentionne les repas simples fournis par l'armée, mais aussi les colis envoyés par sa famille, qu'il apprécie énormément. Il parle de pâtés, de boudins, de quartiers d’oie, et d'autres conserves qui améliorent son quotidien. ​

Il souligne parfois les difficultés de ravitaillement, notamment dans les zones de combat. ​

 

Moments de calme et de répit :

Repos en arrière des lignes : Lorsqu'il est en réserve ou au repos, il décrit des moments plus tranquilles, où il peut se laver, se raser, ou dormir dans un lit. ​ Ces périodes sont rares mais précieuses.

Activités pour passer le temps : Il parle de jeux de cartes, de promenades, et de messes auxquelles il assiste régulièrement.


Relations avec les camarades :

Joseph évoque souvent ses camarades, avec qui il partage les repas et les moments difficiles. Il mentionne également des soldats de son village ou de sa région, ce qui renforce son sentiment de solidarité. Il mentionne des camarades de guerre, certains étant blessés, et se préoccupe de leur bien-être.

Il parle avec respect de ses supérieurs et de ses compagnons, soulignant parfois leur courage.


État d'esprit et moral :

Courage et résilience : Malgré les épreuves, Joseph montre un grand courage et une volonté de tenir bon. ​ Il encourage sa famille à garder espoir.

Foi religieuse : Il prie souvent et assiste à des messes, trouvant dans sa foi un réconfort face aux horreurs de la guerre.

Espoir de paix : Il exprime régulièrement son désir de voir la guerre se terminer et de retrouver sa famille. ​


Perception de l’ennemi :

Joseph parle des Allemands (« Boches ») avec une certaine distance, les décrivant comme des adversaires redoutables mais parfois affaiblis par les offensives françaises et alliées. ​


En résumé

Joseph Gouzou décrit la vie au front comme un mélange de souffrance, de danger, et de solidarité. Il ne cache pas les difficultés, mais il met aussi en avant les moments de répit et son espoir de retrouver sa famille. ​ Ses lettres témoignent de son courage, de son humanité, et de sa capacité à trouver de la force dans les petites choses du quotidien. En résumé, ce document est un témoignage émouvant et détaillé de la vie d'un soldat pendant la Grande Guerre, mettant en lumière les réalités humaines derrière les événements historiques.

En marge : Les courriers de poilus : les consignes de l’armée sont strictes.

5% des courriers des poilus soit 1 million de lettres sont ouvertes durant le conflit, quelques fois confisquées, lorsque la censure découvre des propos séditieux. La censure lit tout, déchiffre tout.









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