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1er article

                                                                                                           


1936 - 1940

 

La correspondance oubliée d’un marin rescapé de Mers El Kébir,


Pierre Neycensas naît en 1917 à Saint-Astier, dans un milieu modeste. Il grandit dans un environnement marqué par les valeurs du travail et de l’engagement. Élève brillant, il est admis en 1933 à l’École normale d’instituteurs de Périgueux, où il se destine à une carrière dans l’enseignement.

Très tôt, il manifeste un intérêt prononcé pour la vie politique. À seulement seize ans, il devient secrétaire des Jeunesses socialistes et participe activement aux réunions publiques du canton de Saint-Astier. En 1935, il intervient comme orateur aux côtés d’Albert Chanraud*, figure locale engagée qui marquera durablement sa génération. Cet engagement précoce témoigne d’une conscience politique affirmée dans un contexte de fortes tensions sociales et internationales.

Parallèlement à ses études et à ses engagements, Pierre Neycensas entretient, entre 1936 et 1940, une relation épistolaire avec CeJe Tan*, une correspondante javanaise désireuse de perfectionner son français. Cette correspondance révèle une sensibilité certaine et une ouverture sur le monde, contrastant avec l’horizon rural de ses débuts.

En 1937, il commence sa carrière d’instituteur dans un village du Périgord. Mais cette première expérience professionnelle est de courte durée, interrompue par ses obligations militaires. Après un passage à Paris et une visite de l’Exposition universelle, il est incorporé en septembre 1937 au 5ème dépôt des équipages de la flotte à Toulon.

Formé comme canonnier, il obtient en 1938 le brevet élémentaire ainsi que le titre de pointeur d’artillerie. Il embarque alors sur le navire amiral Foch, avec lequel il effectue une vaste tournée en Méditerranée, découvrant notamment l’Afrique du Nord, l’Égypte et la Grèce. Cette période constitue pour lui une expérience formatrice, à la fois militaire et humaine.

Promu second maître canonnier le 1er avril 1939, il voit sa trajectoire basculer avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Mobilisé dès le 2 septembre 1939, il rejoint en décembre l’escadre de l’Atlantique à bord du cuirassé Dunkerque en partance pour Halifax, au Canada. Le conflit prend rapidement une tournure dramatique.

Le 3 juillet 1940, il est témoin de l’attaque de Mers El Kébir, épisode tragique au cours duquel la flotte française est prise pour cible. Il évoque cet événement avec une sensibilité poignante, décrivant la rade comme une « souricière », image révélatrice du sentiment d’enfermement et d’impuissance ressenti par les marins.

La guerre bouleverse également sa vie personnelle. Sa relation avec CeJe s’interrompt dans le fracas du conflit : entre janvier et mars 1940, il ne reçoit que deux lettres, empreintes de tristesse et de gratitude, puis un dernier télégramme en septembre 1940. Cette rupture illustre, à l’échelle intime, les déchirures provoquées par la guerre.

Ainsi, la trajectoire de Pierre Neycensas s’inscrit pleinement dans les bouleversements de son époque : celle d’un jeune instituteur engagé, devenu marin, emporté dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, où se mêlent idéaux politiques, expériences humaines et tragédies historiques.


* (Par respect pour la vie privée des descendants le prénom Ceje Tan est anonymisé).


Albert Chanraud, vétérinaire, maire de Saint-Astier (1935-1941).

Il rejoint le maquis entre Manzac, Vergt et Villamblard. Il revient cependant régulièrement à son domicile de façon clandestine pour s’approvisionner, ce qui va finir par se savoir. Des collaborateurs qui le guettent aperçoivent un soir son automobile et le dénoncent aux Allemands. Il est aussitôt arrêté et déporté au camp de Dachau puis de Flossenbürg. Il meurt le 3 mars 1945 au Kommando de Schlackenwerth.

 


 

Lettres à CeJe - extraits

 

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, un marin livre, au fil de ses lettres, ses pensées les plus intimes, entre espoir, inquiétude et pressentiment d’un monde qui bascule.





Périgueux le 23 janvier 1936




1er extrait




Petite amie,


Des lettres comme celle que je viens de lire seront toujours bien accueillies. Je suis enfin comblé, j’ai trouvé l’amie que j’espérais depuis longtemps et que je ne trouvais pas.

Je bénis le hasard de m’avoir appris votre nom et de m’avoir fait connaitre une âme si voisine de la mienne bien que trop éloignée. Je suis bien sûr maintenant d’avoir un peu de bonheur parce que nos entretiens me sont déjà bien chers. Il y a quelque chose d’infini et de troublant à sentir un cœur battre à l’unisson du sien, mais un cœur de jeune fille de Java, d’un pays si différent du mien !

Voyez-vous petite CeJe, aussi « originale » soyez-vous il y a toujours quelque chose de commun entre deux êtres, qu’ils soient de Java ou de France.

Bannissez de votre esprit la croyance que les gens de mon pays ne sont pas « lyriques ». Vous vous trompez beaucoup et il ne faut pas se baser sur le témoignage d’un seul correspondant, pour se faire une idée d’un peuple. Si vous saviez petite amie la floraison magnifique de poétes qu’à la France, de poétes romantiques que vous aimeriez sans doute et que je vous ferai connaitre un peu.

N'avez-vous pas entendu les noms de Victor-Hugo et de Lamartine à côté de celui de Villon qui est bien petit à côté d’eux.

Sachez, petite amie, que sous tous les cieux et dans tous les pays il y a des âmes semblables, des cœurs qui vibrent des mêmes émotions, des êtres qui se croient différents mais qui, au fond ne sont que des hommes.

Il me semble qu’avant d’entrer dans l’étude de l’âme humaine, en apparence disparate et insaisissable, il faut sentir au plus profond de soi-même, cette communauté infinie et grandiose, des sentiments humains. Il y a des traits de l’âme qui sont les mêmes, par-delà les siècles et par-delà les plus lointains horizons. C’est là que réside, dans cette continuité, la poésie de l’humanité !

 

2ème extrait


Saint-Astier - 3 juin 1936




Petite amie,

Si, tu ne connaissais pas le fond de ma nature, tu serais dans le doute maintenant et pourtant je ne voudrais pas que tu attendes trop longtemps cette lettre. Si tu étais là, je te dirais merci par les belles photos de toi et de ta gentille famille d’enfants…. Je te demanderais pardon aussi du retard qu’aura ma lettre et je sais que tu me l’accorderais. Je crois, au fond de moi-même que tu ne me garderas pas rancune de la méchante missive du mois dernier et que tu recevras ma réponse avec un sourire et peut-être avec un petit serrement de cœur….

CeJe…. Je ne sais plus ce que je vous ai dit la dernière fois, mais c’était un soir de fatigue et sans doute d’énervement. Peut-être y avait-il quelque chose d’inconvenant ou de trop ou de trop dur et vous savez bien que mon cœur est incapable de brusquerie envers l’amitié qu’il nourrit toujours pour vous. Vous me direz sincèrement ce que vous avez pensé de ce mouvement d’humeur de votre ami, de ces conseils dictés par une froide raison et par un esprit (un peu las de travail). Allez, vous oublierez mon discours sur la discrétion…. Et vous ne retiendrez de moi que l’aspect véritable de mes sentiments. Je vous les ai confiés dans ma missive un jour de vacances et au Printemps ! Vous rappelez vous ?  ...

Je suis chez moi depuis deux jours et ce soir je vais rentrer à l’école. Oh ! si vous saviez combien je l’abhorre maintenant cette Ecole qui me retient et qui me prépare des émotions douloureuses et qui m’empêche d’être tout entier à l’amitié.

Oui petite amie, jour par jour il me reste 4 semaines pour arriver à l’examen final et ces jours-ci, en plus du travail ordinaire nous avons eu deux fêtes scolaires à préparer, des rôles à apprendre, des programmes à dessiner et à peindre. Et nous avons encore deux conférences par semaine et un examen de gymnastique (dont l’écrit est passé). Vous comprenez maintenant pourquoi mon retard et pourquoi le caractère maussade et froid des quelques lettres écrites à l’Ecole. Lorsque vous recevrez cette missive, je serai sans doute à même de passer l’examen et je n’ose pas en prévoir l’issue…. Ce soir lorsque je rentrerai pour la dernière fois de vacances, par donner le dernier coup, je songerai à vous, espérant que vos pensées m’accompagnent dans mon voyage et dans mon travail.

Maintenant je suis partagé entre deux sentiments contraires et pourtant tous les deux sont profonds. Hier je suis allé ramasser avec des parents, de la mousse pour le mariage de mon frère. Je suis heureux à l’idée du bonheur de mon frère qui a choisi une jeune femme, mignonne et aimante comme lui.

Et dans cet état d’âme assez morose, et qu’accentue encore la grisaille du ciel, je pense au retard qu’aura ma lettre…. Et à l’inquiétude de votre attente impatiente.

Et le regret et l’amertume emplissent tout mon être. Aujourd’hui petite CeJe je n’aurais pas le courage de te gronder ou de te donner des conseils (pénible peut-être pour toi) …. J’aurais plutôt la tendance doucement amère à me laisser bercer par des paroles amies, à me laisser consoler par une main caressante, à lire une lettre, triste comme moi, mais douce, douce à mon âme….

Et le ciel répond à mes vœux, il accompagne délicatement ma rêverie… d’automne ; (plutôt de Printemps) un peu de vent gémit dans la maison et cette voix de la nature vient jusqu’à moi isolée dans ma chambre…. Une pluie fine, fine descend de là-haut et berce de rêves nostalgiques, mon cœur qui s’abime dans le regret.

C’est maintenant CeJe, que je sens la douceur de l’amitié et sa vertu si douce…. A voir un autre cœur qui se penche sur moi et qui s’ouvre à vous comme la fleur la plus parfumée, la pensée la plus subtile et la plus pénétrante ! Ne rien cacher et se confier !

Ne doutez pas de mon honnêteté mais laissez-moi vous donner ces poèmes de Baudelaire que vous trouverez plus beaux, plus limpides et plus insaisissables que tous les autres : Vous sentirez leur beauté, vous, qu’une sensibilité délicate a toujours servi et vous me direz si je n’ai pas répondu en vous les envoyant, à une aspiration secrète et cachée de votre être intime :

 

Recueillement

 

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

 

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. »

 

N’avez-vous jamais gouté poésie plus véritable que celle des 6 derniers vers et senti plus beau mouvement ?

 

Correspondances


« La Nature est un temple où de vivants piliers,

Laissent parfois sortir de confuses paroles.

L’homme y passe à travers des forêts de symboles,

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos, qui de loin se confondent,

Dans une ténébreuse et profonde unité.

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ».

 

Le plus original des sonnets et caractéristique de l’Ecole symboliste française.

 

Harmonie du soir

 

« Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

 

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

 

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! »

 

Je tenais à vous envoyer ces poésies de Baudelaire pour la richesse des sonorités, la perfection de la forme, mais aussi, pour ce qu’elles contiennent de visions et de pensées obsédantes. Dans Harmonie du soir vous remarquerez l’effet, presque douloureux et lancinant des sonorités aigues en i : voici : venir, vibrant, tige, vertige ; fige. Les sons et les impressions ont des résonnances persistantes dans le cœur !

Maintenant, je vous dis adieu mais je ne suis pas heureux car il m’est impossible de faire la promesse de vous écrire bientôt. Oh ! plus que 4 semaines et nous serons tous entiers à nos chers entretiens.

Avec mon meilleur souvenir, agrée petite amie tout ce que mon être peut nourrir de sincère et grande amitié.

Ton Pierre ami,



Ecole Normale de Périgueux - 1936 - Formation des futurs instituteurs.

 


3ème extrait


Saint-Astier - 14 février 1937


Saint-Astier en 1945, huile par

R. Neycensas, frère de Pierre


Petite amie,


Je ne croyais pas à ton abandon parce que je ne peux pas, mais votre silence m’a étonné et, je dois le dire, un peu déçu. Je vous ai tout de même écrit sans avoir de réponse... et il se trouve ainsi que je vous ai confié mes impressions d’Automne sans connaitre vos désirs de m’en entendre parler.

Oui CeJe votre lettre m’arrive à l’instant c’est-à-dire le 14 février 1937. 4 mois sans m’avoir causé...

Et puis ce retard a été accru par un oubli que vous avez fait. Vous avez omis de mettre le nom du département (Dordogne), alors la lettre a couru longtemps avant de m’arriver…. Et votre lettre me parait lointain d’accent et lointaine de ton….

Suite…….



Java - Bureau de Poste de Bandoeng - Arrivée et départ des lettres de CeJe et Pierre ?



Janvier 1939 - Toulon





4ème extrait


Et maintenant chérie, voici une autre lettre de janvier 1939, celle que tu n’as pas reçue et qui s’en doute t’aurait fait grand plaisir, seulement chérie, pour bien la vivre, cette missive, devra te rappeler les circonstances et l’époque. Tu m’as envoyée une très jolie lettre, où s’affirmaient tes idées politiques et ta grande aspiration à lutter pour le peuple chinois…



 

Début 1939

Ta lettre m’est arrivée à l’aube d’une année incertaine, m’apportant cette caresse et ce frais baiser que l’on souhaite avant de partir pour des tâches futures et lourdes. La délicatesse de tes sentiments et la ferveur de tes pensées ont tissé plus étroitement « les fils mystérieux où nos cœurs sont liés* » et je voudrais maintenant que ma lettre soit pour ton petit cœur, souvent éperdu et seul, ce murmure enveloppant qui fait s’évanouir les pleurs et s’effacer les peines.

Être encore ton confident, recueillir ces « morceaux » d’un cœur vibrant qui « aime » et qui « hait », constitue pour moi un Bonheur étrange et souvent amer. La vie n’a de vrai et de profondément humain que ces instants mesurés, durant lesquels on se penche vers un autre cœur pour l’écouter battre en essayant de vivre son rythme et ses élans intimes….

Oh ! je sais toute petite amie, combien est décevante (comprends tu ?) la réalité et dure la lutte pour un idéal. Je sais aussi combien est belle ton attitude et grande ta souffrance…. Lorsque tes paupières, un peu lasses se ferment sur la vision poignante de tes frères en armes, comme dans ton exil, nait la conscience de ta peine devant l’immense laideur du monde, songe qu’un autre cœur, tout près du tien, s’émeut.

Lorsque ta chambre est pleine d’ombre d’où s’élèvent tes pensées, écoute palpiter le cœur …. Mais généreux de la Chine…. Écoute la voix fervente d’un ami Français dont la sympathie est toute entière acquise à toi-même, à ton Pays….

…………………. Suite

A toi de toute mon âme

Ton Pierre

J’écoute toujours ta voix aimée me murmurer ce nom … et puis cet autre qui faisait sourire nos jeunesses ….

 

 

Mi - 1939


5ème extrait


Oh ! ma petite femme chérie, je ne sais plus quelle cause embrasser tant ces haines politiques me dégoutent. J’ai peur vois-tu…. Qu’à vivre dans le même milieu on en épouse malgré soi l’esprit…. Et l’intransigeance nait …. Et j’ai mal quand j’entends une personne (comme tu peux le devenir) d’un parti dire à une autre : « vous n’êtes pas sincère » pourquoi ce reproche, pourquoi les socialistes disaient que l’échec de l’Unité incombait aux communistes et pourquoi ces derniers faisaient le reproche inverse.

Qui est sincère ? Qui ne l’est pas ? … Chérie il ne faut pas juger, il ne faut pas, car nous ne voyons que certains aspects de ces désaccords… et les chefs exploitent les faits en les présentant sous un certain jour…. Afin de s’attirer des adeptes.

Me comprends-tu chérie ? Oh ! je voudrais tant que ton amour de la justice, ouvre ton cœur à la noble tolérance, à l’effort patient pour comprendre d’abord son adversaire au lieu de l’accuser tout ce suite… Un parti, petite femme qui cherche une voie, c’est surtout un enthousiasme….

Souvent étroit et ce sont des personnes qui oublient que les autres ont eux aussi, un cœur sincère…. Ce n’est pas en s’accusant qu’on travaille à l’unité c’est en essayant de comprendre, et, chérie puisque tu travailles à l’union (comme je le ferai moi-même bientôt), sache qu’il faut d’abord combattre les « grandes gueules », ceux qui ont donné une mauvaise orientation ou un mauvais esprit au Parti et qui ne veulent pas revenir sur leur parole car ils croient que c’est un déshonneur.

L’as-tu remarqué, CeJe, que les chefs à grande voix ne veulent jamais reconnaitre qu’ils ont eu le moindre tort… Crois-tu que l’Unité se fera ainsi puisque ceux qui ont la parole ne font aucun pas vers leurs rivaux… Ce n’est même pas de l’incompréhension c’est un amour propre idiot, imbécile, de ceux qui ne veulent rien concéder…. Ah ! les pauvres esprits qui croient détenir la vérité…. Voilà chérie ce qui m’offense et je ne voudrais pas que ta jeune force se donne aveuglément non, il ne faut pas te perdre, il faut vouloir résonner… Il y a assez d’aveugle. Il ne faut pas grossir leur nombre. Comme tout cela m’emplit le cœur de tristesse. Tout aujourd’hui me donne une grande et triste pitié pour le monde qui suit… qui suit mais ne regarde pas assez en lui-même avant de croire.

Ce que tu me dis à propos du congrès de Lille me fait beaucoup de peine… mais il ne faut pas envisager le problème d’une façon trop simpliste. Je ne suis pas assez au courant mais ce n’est pas en m’envoyant un article de la seule Humanité que je me ferai une idée…. C’est par là, chérie, que pêchent encore les adeptes d’un parti. Il ne faut pas se nourrir d’un journal. Rien n’est plus faux qu’un esprit formé par un Journal politique où tout est dit avec un accent spécial dans un but que l’on atteint par tous les moyens.

Un Esprit à sens unique n’est pas un esprit.

Je mets les socialistes et les communistes dans le même sac et te crie « de ne pas t’abandonner encore » ….


Dernier numéro de l’Humanité - édition du 26 aout 1939




Le 27 août 1939, le gouvernement Daladier interdit de parution de L'Humanité après son approbation du Pacte germano-soviétique. Dès octobre 1939, le journal paraît clandestinement.


Brest le vendredi 7 juillet 1939


6ème extrait


Bâtiment de ligne « Dunkerque »


J’ai reçu une lettre de maman aujourd’hui, mais surprise inespérée elle en contenait deux autres ; le joli bouquet de pensées, le plus cher et le plus caressant ! quelques mots affectueux de maman et puis, la douceur retrouvée de ta voix, la ferveur indicible de tes aveux… Mais, petite amie chérie tu ne sais pas quel trouble délicieux, quelles folles pensées tes deux lettres ont éveillé dans mon cœur, dans mon être tout entier…. Car après ton long silence je n’attendais plus tant d’abandon, ni tant d’amour… Je t’avais écrit une longue missive, pleine de ma fidèle et toujours tendre amitié…. Mais tu ne m’en parles pas et je ne sais pas, dès lors si tu l’as reçue… C’était la réponse à ta dernière lettre de Hollande.

Mais qu’importe maintenant puisque j’ai tout près de moi ces feuillets intimes et vibrants où tremble ta sensibilité de petite femme impulsive.

Merci, petite CeJe d’avoir renoué avec le Passé, si riche de nos premiers entretiens ; merci de cet abandon si confiant…. Oh ! vois-tu petite amie, toute, toute mienne, j’ai tant aimée nos secrètes communions, j’ai suivi avec tant de ferveur, la voie bénie qui conduit dans le secret et jusqu’au tréfond de ton être sensible que je ne puis longtemps laisser mourir ou se taire le monde toujours murmurant de mes pensées, qui, tu me l’as dit, te furent chères. Est-ce faiblesse, sincérité, ou affinité profonde de nos âmes ?

Je ne sais plus petite amie si compréhensive, je ne sais plus pourquoi je me suis confiée ni pourquoi nos rêves se sont unis…. Et depuis tant de jours d’attente, durant lesquels mes plus douces pensées, prière fervente et innocente caresse, partaient à la recherche de tes songes mouvants, je me demandais si tu restais pourtant ma petite CeJe.

Tu as changé, dis-tu… mais au milieu de ces « découvertes » parfois décevantes qu’offrent Paris et la vie, c’est ton amour passionné pour des causes nobles… pour des tâches, qui, pour être lourdes n’en sont pas moins les plus dignes d’enthousiasmes…

…………………..   Suite

J’ai beaucoup souffert devant l’anéantissement de certaines libertés, de certains mouvements d’idées. J’ai eu, comme maman et comme tous, à supporter des mois durant, la morsure lancinante et insidieuse du Doute, de la Menace du néant ou de l’infernale inconscience…. Et lorsqu’au mois de juin, je suis parti en permission… j’ai eu la peine douloureuse de trouver un télégramme de rappel en arrivant dans les bras de maman. Et le lendemain je suis parti de Toulon. J’ai vu Oran, Rabat… jolis coins de notre beau Maroc et le 28 juin je suis arrivé à Brest.

Je suis sur le plus beau bateau français…. (Et sans doute le plus beau du monde) … mais je m’ennuie chérie… d’autant plus que je ne serai pas libéré. Six mois de plus sans doute. Oh ! comme je hais ces broyeurs de cœurs…. Hitler et les autres…. Maintenant, si Monsieur Hitler le permet, je pars en permission vers le 20 juillet….

Alors …. J’ai entrevue un instant la possibilité de réaliser « notre rêve » … j’ai entrevu la bien douce perspective de répondre à l’appel irrésistible de ton petit cœur : « je me désire à toi » … mais mon permis de circulation ne me permet pas d’aller à Paris. Je passe à Rennes, à Nantes qui sont à 5 ou 6 heures de Paris…. Mais… ! Alors une autre pensée plus folle m’est venue….

J’ai osé espérer que toi, tu pourrais venir à Rennes mais bien vite…. Je vois l’impossibilité…. Pour mille raisons qui sans doute te touchent… soit que tu ne puisses t’absenter ou pour bien d’autre raisons impérieuses. Alors chérie, je ne sais pas si c’est un long voile de deuil que nous étendrons sur notre rêve…. Ou si… c’est une bienheureuse rencontre que se nouera….

Je ne sais pas chérie et je ne suis sûr de rien. Pourtant ta voix m’appelle avec tant de ferveur avec tant d’amour désespéré….

………… Suite

Ecris moi bien vite ma chérie petite parisienne dont j’aime l’air un peu lointain et doux… que m’apporte ta chère petite image…. Merci chérie et mille baisers… comme des papillons légers sur tes paupières closes.

Ton Pierre aimant.


Juillet 1939. Le port de commerce de Brest : lieu de tournage du film « Remorques » avec Jean Gabin et Michèle Morgan.






Brest le vendredi 13 juillet 1939


7ème extrait


Bâtiment de ligne « Dunkerque »


Petite Mienne chérie,


Merci de laisser ton petit cœur battre si souvent pour moi. Qu’elles me sont chères tes deux lettres arrivées ce matin, qu’elles éveillent de doux chants dans tout mon être… Tes paroles légères, tes pensées ferventes bruissent en moi comme des ailes vibrantes et délicates, comme des ailes qui palpitent, douce caresse et frais murmure…. Comme des ailes frissonnantes et éperdues d’amour…

Je suis heureux ma petite CeJe et ton ardent désir et tes appels profonds et tes jolies rêveries dans le jardin du Luxembourg trouvent en moi des échos prolongés qui se multiplient jusqu’à l’infini : et ces résonnances subtiles et ces accords bénis de nos êtres deviennent le plus joli, le plus passionné des rêves d’union.



Oui, petite amie de toujours, nous le noueront notre fervent amour de toute note âme….


………… Suite



CeJe visite le Louvre en juillet 1939 ; entre aout et octobre 1939, une partie des œuvres exposées sont évacuées vers les châteaux de Chambord, Cheverny, Valençay, dont la Victoire de Samothrace.



CeJe assiste à la troisième conférence internationale de Paris, entre des 15 et 19 août 1939. (Rassemblement Mondial des Etudiants). Référence : International Institute of Social History – Amsterdam.



Brest le vendredi 15 juillet 1939


8ème extrait


Bâtiment de ligne « Dunkerque »


Petite Mienne chérie,


J’espère que tu as reçu ma lettre avant de quitter l’ancien hôtel et maintenant voici la dernière avant …. La rencontre de nos regards…

Tu vois, petite CeJe, nos cœurs ont si souvent vibré à l’unisson, nos voix ont si souvent accordé leurs accents sur la plus douce des compréhensions que j’ai l’espoir secret et profond de deviner l’expression de tes yeux, d’y lire les sentiments ombres ou rayons, qui animent ton être le plus intime.

………….. Suite

C’est en Bretagne que nos rêves s’uniront… dans ce pays que je ne connais pas encore mais qui s’ouvre à moi, plein de tristesse, de pluies et de brouillard… mais qu’importe chérie, je serai si doucement heureux …. De regarder la pluie tomber, fine, ténue, ta tête tout près de la mienne… derrière les vitres…. Qui abriteront notre Bonheur…

A bientôt chérie.

Ton Pierre qui est bien loin de t’abandonner, je t’attendrai chérie à Rennes. Et nous irons cacher notre joie, tout de suite….

Un doux baiser… long, très long. Ton Pierre.


Juillet 1939


9ème extrait


J’écoute maintenant « chanson hindoue », tu sais, « les diamants chez nous sont innombrables », et tout en moi, avec les violons, chante et pleure et désire et c’est à toi petite « Mienne chérie » que je voudrais heureuse, qu’est dédiée cette douce et profonde émotion d’un soir…

Je serai à Rennes vers 18h30, le 18 juillet et tu pourras y arriver vers 19h20 en partant de la gare Montparnasse à 13h10….




J’y resterai, avec toi, 1 jour, 2 jours…. Comme tu voudras et je ferai ce que tu désireras, tout et je ferai ce que tu désireras, tout ce que tu désireras sans jamais contrarier tes rêves ou tes « vouloirs » …

Et pour l’argent, petite chérie, …. (Cette triste chose… qui aurait pu briser nos …. Rêves les plus chers, il ne faut plus y songer).

Nous vivons avec le plus d’amour possible….



C’est tout petite CeJe…. Viens… Tu verras un marin qui t’attendra… pas grand mais assez, un marin jeune en pleine santé, avec sur les manches un galon et une étoile dorée…. Tu verras ton Pierre, tu le reconnaitras bien et sans honte aucune, confiants, heureux nous irons l’un vers l’autre… et peut-être alors ces bras dont depuis longtemps tu languissais berceront ton Bonheur.

A toi avec mille baisers et caresses, ton Pierre.


Rennes - avenue de la gare - 1939



Vendredi 21 juillet - Bordeaux - carte postale


10ème extrait


De Bordeaux, où je dois attendre jusqu’à 11 heures, reçois mon plus vivant souvenir, mes pensées les plus aimables et les plus douces de ton Pierre.

Matelot, Bavard, toi, Etreintes, Sourire, sympathie,

Le plus joli souvenir de nos charmants entretiens. Pierre.




En mer, le jeudi 10 août 1939


11ème extrait


Bâtiment de ligne « Dunkerque »




Ma petite femme bien-aimée,


Je commence à répondre à ta longue lettre car je sais bien que ma petite carte de Bordeaux ne suffit pas ; mais il faut que je te cause longuement et avec amour car j’en ai besoin, toujours besoin, ma petite CeJe… mais ta jolie, frémissante missive m’a dit que tu t’éveillais encore la nuit pour écouter parler tes inquiétudes et tes jeunes tourments….

Je suis content quand même chérie, oh ! si content que tes peines, que tes doutes viennent mourir doucement et s’apaiser au seul souvenir de notre bel Amour, de notre grand Bonheur. Je suis heureux que nos instants de fol abandon, soient devenus un Passé radieux et riche dont la chère vision nous est un Refuge idéal car je ne me souviens pas d’un moment d’incompréhension car tout, dans notre union fut doux, très doux et combien enivrant.

………….. Suite

Et tu sais bien que notre union, pour être réelle, n’en fut pas moins habillée de beauté et parée de Rêve…. Rencontre inespérée…. Deux mondes unis par nos lèvres, deux pensées fondues dans le même enthousiasme… Tu vois chérie, que deux regards « étrangers » peuvent s’aimer.

………….. Suite


Brest, le dimanche 13 août 1939


12ème extrait


Bâtiment de ligne « Dunkerque


Ma petite femme chérie,


J’ai reçu ta lettre aimante et douce mais ma réponse, pourtant, sera, je le sens bien, aussi triste que celle envoyée à maman. Je ne sais pas me défendre de ces sentiments qui m’envahissent et que je ne comprends pas très bien.



Je passe mon dimanche à bord. Il fait beau pour la première fois depuis bien longtemps ; on ne se croirait pas en Bretagne, mais cette lumière insolente me fait mal, vue par le hublot.

Oh ! chérie je ne sais pas si tu peux saisir cette sorte de maladie qu’on appelle impatience et déception et solitude et ennui.

Hier je suis allé à terre et j’ai accompagné à la gare tous mes meilleurs amis qui partaient en permission. Ce n’était pas très gai. Aujourd’hui j’écris, j’écris et mes aveux ne font que creuser ma peine.

Oh ! vois-tu, petite CeJe bien-aimée, mon séjour à Brest me devient très pénible. J’en ai assez….

Car mes derniers jours de liberté et ceux, divins, enchanteurs, passés dans tes bras, m’ont été d’un prix infini. Je m’ouvrais à nouveau à cette vie qui comporte en elle tous les éléments auxquels je suis attaché… et me voilà enfoncé jusqu’au cou dans l’existence étroite du bord.

Quel attrait, qu’elle consolation puis-je trouver dans ce poste des seconds-maîtres.

Aujourd’hui nous étions huit à diner… mais une belle sélection. Sept vieux marins avec qui je vis sans enthousiasme et qui donnent des arguments et des raisons d’imbéciles. Tout ça m’exaspère et pourtant j’espère encore dans le mois de septembre.

Il faut en avoir dans son jeune cœur pour nourrir malgré tout, pour nourrir quand même, un Espoir que l’on a vu mille fois déracinés.

Il y a Nuremberg et il y a les mouvements de l’Allemagne… et le cinq septembre d’un coup, mes illusions dernières peuvent crouler.

J’ai donc dit à maman que j’espérais être à Saint-Astier en octobre. Je lui ai dit le Bonheur immense que j’avais à me retrouver là-bas parmi les miens et lorsque j’en suis arrivé là de ma lettre, lorsque j’ai évoqué la présence possible de ma sœur, sans savoir, sans comprendre j’ai senti se creuser le vide immense de mon cœur et j’en souffre malgré moi et plus que tu ne peux le supposer, car, maintenant, seul à la grande table, perdu, noyé dans ma trop grande solitude, je sens monter en un sentiment violent, éperdu qui meurt dans une oppression de mon cœur et une envie irrésistible de pleurer.

Je ne peux savoir la nature de ces vagues intérieures qui soulèvent mon être et serrent mon cœur, mais je souffre de cette impuissance forcée de ne pouvoir regarder, de ne pouvoir étreindre ceux que je chéris… Me comprends-tu chérie ?

Je ne sais pas, car c’est un ensemble bien complexe de sentiments qui noie mon être dans cette impatience et cet ennui nouveau. Et puis il y a cette maudite politique où ton cœur ne puisera que faux espoirs… où ta petite âme chérie, passionnée pour de nobles tâches ne fera que ternir sa douce pureté au contact de petitesses, de mesquineries, d’intrigues.

Je reprends ma causette avec ma petite Providence… mais j’ai reçu son petit « mot sans importance » … sans importance si tu le veux bien chérie, car, vois-tu, jusqu’à maintenant, je ne dispose que d’une vingt-quatre heures et elle tombe le samedi et dimanche 26 et 27 août. Ce sont les seuls dont je sois presque sûr de disposer… Alors ma petite femme que feront-nous ?...

Il se pourrait que j’aie le 15 août mais tu ne peux pas et je n’en suis pas certain. D’ailleurs il faut que j’aie au moins vingt-quatre heures pour disposer convenablement de mon temps et pour te donner des instants, les derniers ma CeJe, des instants assez longs.

Je m’en remets à toi, petite femme aimée, je mets tout notre Bonheur entre tes mains et tu décideras de notre Joie…. Ou de notre Regret.

Oh ! je te comprends trop bien CeJe mais peut-être n’est-ce pas un obstacle… infranchissable ni un arrêt définitif pour notre union désirée, tant désirée… Je t’attends quand même chérie et souhaite de tout mon cœur que tu ne sois pas trop fatiguée ces jours-ci….

Que cela est ennuyeux ! « Un petit mot sans importance » ! oh ! je serai malheureux si tu pars sans que notre amour, sans que notre union soit consacrée par de folles et tendres étreintes… Ton regard encore une fois….

Comme ta visite éclairerait cette pauvre vie que j’ai reprise depuis trois jours… Il pleuvait bien fort, à minuit lorsque je suis arrivé de permission et j’avais le cœur bien gros en mettant le pied dans la cité des brumes.

Le « Dunkerque » s’est refermé sur moi et j’ai senti ma chère liberté quitter mon cœur… et affaibli mon enthousiasme… Alors, plus que jamais je demande secours et asile à mon joli Rêve et je puise un peu d’Espoir dans notre proche prochaine visite… mais si tu ne venais pas, si nous ne pouvions pas être heureux une fois encore, mes derniers mois de service seraient bien tristes, d’autant plus que la situation extérieure demeure menaçante….

Il faut se voir chérie car tout me le commande, car tout te crie, même les dangers futurs qui pourraient nous séparer (un peu brutalement) ….


………. Suite


Les courriers de Pierre parvenaient à CeJe à l’adresse ci-dessus à Amsterdam



Brest, le dimanche 17 août 1939


13ème extrait

 

A bord du bâtiment de ligne « Cuirassé Dunkerque »


Petite mienne chérie,


« J’aurai toujours un peu d’angoisse » jusqu’à ce jour de Bonheur où, à nouveau, le rêve très doux visitera nos âmes et tout notre être. Je suis impatient de te serrer dans mes bras... et ta lettre petite CeJe chérie m’a redonné espoir, tout l’Espoir que j’avais mis dans notre grand amour.

Oh ! je sais que tu viendras ma petite femme et c’en est assez pour rendre moins morose tous ces pauvres jours de ma triste vie militaire…. Je suis heureux que ton séjour à Paris t’apparaisse comme l’un des épisodes les plus riches et les plus vivants de ton existence…. Je suis heureux que la France t’ait donné un peu d’enthousiasme et aussi un joli brin de Bonheur.

………… Suite

Si tu peux trouver (tu le peux certainement) les textes du congrès de Lille, écrit dans l’esprit du congrès et au sujet de la Fédération espagnole unifiée, apporte là. Pas un article de l’Humanité, un texte rédigé à Lille… ! et nous causerons chérie, sur les « rapports » du congrès auquel tu as assisté.

Beaucoup, beaucoup de choses dans ces 24 heures de vie étroite !

Oh ! viens ma chérie, viens. Je t’aime et te serre tout contre mon corps, tout contre le long de mon corps… dont tu épouses les lignes et la vie. A toi follement et de tout mon cœur, ton Pierre qui te veut et t’attend.

 

En annexe :

CeJe est présente lors du 6ème congrès de l’IJS à Lille du 29 juillet au 2 août 1939

On sait combien la jeunesse est atteinte, démographiquement comme moralement, par la Grande guerre. Comment, confrontée à un tel traumatisme, cette « génération sans aînés » des années 1920 et 1930 a-t-elle tenté entre les deux guerres de préserver la paix ? Déchirée, comme ses aînés, par les conséquences de la révolution bolchevique, la jeunesse socialiste parvient à reconstituer l’Internationale de la Jeunesse socialiste (IJS) en 1923. Elle tisse alors des liens de solidarité avec les jeunesses opprimées par le fascisme, qu’elle rejette tout comme la guerre. Malgré des controverses sur l’unité du mouvement ouvrier, l’IJS maintient, par une action protectrice, éducative et de propagande, la spécificité socialiste, parce que « le socialisme, c’est la paix », comme le proclame le représentant des Jeunesses socialistes françaises, Bernard Chochoy, lors du VIe congrès de l’IJS à Lille du 29 juillet au 2 août 1939.

Lors du congrès, les communistes cherchent à exercer des pressions. Cette immixtion est fortement dénoncée par l’IJS qui rejette la présence en son sein des Jeunesses socialistes unifiées d’Espagne.




Brest, le dimanche 20 août 1939


14ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Cuirassé Dunkerque »


Petite Mienne chérie,


Ton bien triste marin tout à « toi » peut encore sourire mais seulement sourire à la lecture avide des lettres de sa chérie. La dernière, celle d’hier soir, m’a été le baume le plus précieux car elle bruissait du même murmure que nos baisers fervents, car elle était cette voix amie, ce chant discret et pourtant brûlant d’une femme que j’attends d’une mignonne CeJe qui n’oublie pas, que ne peut pas oublier.

Je ne peux pas être gai car mon Espoir d’être libéré en septembre s’émousse chaque jour et maintenant qu’on veut me donner le costume de second-maître, tu sais cet habit sombre et triste que je n’aime pas, c’est probablement parce que je dois rester encore longtemps - six mois !

Oh ! non vois-tu, tout en moi se rebelle et se crispe et je pleurerai d’impuissance car j’en ai assez. Oh ! assez. Je ne déteste pas, je ne hais pas, et pourtant je serais presque heureux de voir crever Hitler, tel qu’un chien, un chien que j’admire et qui fait trembler le monde….

J’aime encore la vie ma chérie, je l’aime de toutes mes jeunes forces et comme toi je voudrais l’étreindre, y participer. Je ne connais pas de tourment plus dévorant, plus lancinant que ce fait d’être écarté, d’être « rejeté » hors du mouvement, hors des idées, hors des actions des hommes, hors de tout ce qui vibre, qui veut, qui travaille et combat…

Je ne sais pas rester indifférent à cette vie qui m’attire, à cette liberté qui, murmure à mon oreille, qui chante dehors là tout près ! Mais six mois, baisser la tête car je ne peux rien bien sûr, car je ronge mon frein et cette impuissance me fait mal….

Alors chérie, ma petite CeJe toute Mienne, tu es cette chose cette pensée, cet esprit qui marche, hésitant, cette volonté qui cherche et veut, cette vie que je chéris, cette sensibilité… cette petite femme bien-aimée, oui chérie, bien-aimée et c’est un But, un idéal, un Rêve que j’aime, un Bonheur que je poursuis… que cette entrevue prochaine où nos cœurs où nos corps défaillant où je vibre enfin, où j’oublie ma peine, où j’étreins l’Amour, la jeunesse, la passion, où j’étreins la plus douce et la plus aimante des petites CeJe…

Merci chérie, mille fois merci, de tout mon cœur pour ta dernière et chère missive. Merci de m’aimer comme je t’aime… Marin oui ! mais je voudrais être un homme libre….

Je t’aime petite Mienne et regarde avec espoir tes petites images (merci) mais elles me font désirer d’avantage ta chère présence. Mille folles caresses, amour chérie… ton Pierre à toi.




Brest, lundi 28 août 1939


15ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


J’ai reçu toutes tes missives, et, avec elles l’expression aimée de tes pensées ardentes.

C’en est fait pour longtemps de notre rêve mais rien n’altérera cet amour que nous chérissons tous deux... et je ne désespère pas de te revoir.

Je ne me plains pas… ce n’est plus l’heure et j’accepte le destin dans toute sa tragique grandeur.

Oh ! je sais, chérie tout ce que les évènements et l’attitude de la Russie t’ont apporté de désarroi, de surprise, de désillusions mais je suis avec toi ma petite CeJe, très près de toi et il ne faut pas écrire, « que la politique, question très importante, risque de nous séparer ».

Non ma chérie, nos idées chemineront dans l’ascension vers le vrai, ensemble, unies, tu viendras vers moi car tu m’aimes et déjà tu vois que j’avais un peu raison dans mon attitude modérée et dans mon désir de ne prendre un parti qu’après confrontation de tous les éléments….

A l’heure qu’il est, chérie, toute l’Escadre est en alerte et il semble que l’on va partir à chaque instant.




Mais l’esprit général est d’un calme admirable et j’ai plaisir à voir les visages sereins….

Pour me répondre maintenant il faudra adresser :

« Dunkerque » : via Paris PLM étranger.


Je m’ennuie un peu car je ne sais pas si tu seras encore à Paris lorsque ma lettre arrivera.

Chérie fuis notre capitale, il faut partir le plus tôt possible car l’état de guerre va sans doute être décrété.

Oh ! ma petite Mienne, quelque chose de terrible va marquer notre génération et malgré toute ma foi dans l’Avenir, malgré ma résignation, j’ai mal en songeant à maman, à toi, … et sans doute mon frère et mon beau-frère vont partir. Pauvre petite sœur qui a vingt ans et qui va voir partir son jeune mari !

Oh ! la haine farouche qui monte en moi pour les deux grands dictateurs qui viennent de semer le désarroi dans tous les cœurs.

Dis-moi ce que tu deviens là-bas car je serai si heureux d’avoir une voix aimée qui murmure parfois… dans ces instants d’angoisse et d’attente… mais si je pars chérie… notre courrier sera retardé, ne t’en formalise pas chérie… car mon cœur et ma pensée seront toujours vers toi, désespérément, ton petit Pierre.

Merci petite femme pour tes dernières photos qui me sont une douce compagnie et très consolatrices. Ton petit marin éperdu et fort malgré tout.



Brest, le mardi 29 août 1939


16ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Cuirassé Dunkerque »


Quelques larmes d’infinis regrets, mon pauvre Amour, mes désillusions… voilà tout ce que t’apportera ma lettre aujourd’hui. Je n’ai pas reçu ta réponse mais rien sans doute ne changera ce nouveau et triste arrêt… de nos rêves chéris.

Adieu, chère petite CeJe, mon Amour, ma petite femme bien bien aimée trop aimé désormais… et tu devras bénir la Grande Russie, la noble Russie qui, sans doute pour une cause « supérieure » (!!!) a brisé, détruit notre Bonheur de demain.

Oui ma petite CeJe depuis hier la France et l’Angleterre sont proprement roulées et la décision de ce sympathique Staline de « traiter » avec Hitler oblige mon pays à prendre des mesures qui ne traînent pas. Dès hier toutes les permissions supprimées et les absents rappelés….

La Pologne est désormais réduite à néant mais comme autrefois …. En 1789…. En 1790…la France devra faire honneur à son Esprit et sans doute à ses engagements…. Nous défendrons la Pologne… Je pleure sur notre Amour mais une autre voix chante, alerte immense, jeune et juste, et c’est le courage et c’est la Volonté qui se lève au cœur de tous les calmes Français…

Je pleure sur toi chérie, chérie car je t’aime, et te désire et crains pour ta jeune personne, pour ton cœur adorable… et pour certaines déceptions de ton jugement….

La Marine est en état d’alerte, car la menace sur Dantzig est devenue pressante… Staline a sans doute une belle raison pour se justifier mais je hais cette mauvaise foi qui fait s’ouvrir comme un coup de théâtre et se révèle un grand jour une manœuvre peu louable puisque traitée entre deux dictateurs ennemis au point de vue idéologique.

Hitler s’y révèle dégoutant et admirable une fois de plus puisqu’il fut toujours champion du fameux pacte anti Kominterm.

C’est ignoble et …. Même Russe j’aurais préféré soutenir un Polonais qu’un Hitler vorace.

Je vois trois excuses pour la Russie, trois excuses que je condamne.

1)     Précipiter la guerre pour voir l’anéantissement de l’Allemagne et favoriser les Révolutions communistes.

2)     Avaler la Pologne de concert avec Hitler.

3)     Laisser l’Europe pour porter un coup mortel au Japon.

 

De toute façon l’Hypocrisie demeure maîtresse et toutes manœuvres me répugnent.

Nous sommes à vingt-quatre heures d’appareillage…. Prêt à partir.

Adieu, chérie. A l’année prochaine !

Faisons le Serment de nous retrouver à Paris si la Paix survient (grâce à la Russie !) … ma lettre est méchante mais je t’aime, mais il faut pardonner car…. Je ne savais pas que le sacrifice parlait si fort… et voici bientôt…. L’heure où ton visage chéri, où ton amour hantera mon pauvre cœur meurtri.

Je ne peux pas continuer chérie car ta peine et la mienne m’étreignent mais sache que je t’aime de toute mon âme.

Ton Pierre à toi, rien qu’à toi qui t’attendra, qui attends de tes nouvelles.

Pierre Neycensas.


Brest, 1er septembre 1939


17ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Cuirassé Dunkerque »


Aujourd’hui, anniversaire de mes deux ans de service militaire, je reçois tes deux lettres éplorées et pleines d’amour. Merci chérie d’avoir pour ton « pauvre marin » d’aussi ardentes pensées, merci car, vois-tu les hostilités sont ouvertes et au moment de donner toute ma vie pour une cause qui pour une fois est noble, je suis heureux d’avoir une caresse ineffable et douce, celle de ta voix mouillée de pleurs éperdus, celle de tes paroles passionnées…

Et dans la nuit tragique où vont sombrer nos rêves et dans le « néant » vaste et noir où vont crouler nos ultimes pensées…. Je suis heureux de sourire encore une fois à cette petite CeJe dont le message fervent m’est une douce et pâle aurore… Adieu pour quelques temps ma petite et courageuse enfant….

Nous savons que l’Allemagne a attaqué… nous savons que demain, que ce soir nous partons aussi… mais tous les visages sont illuminés par je ne sais quelle pensée suprême faite de noblesse et de calme magnifique. Ils auront voulu leur guerre. Ils l’auront… mais ce n’est pas au peuple allemand c’est à la Dictature que nous en voulons, à ces régimes de folie avec lesquels il n’y aura jamais, jamais de paix….

Les démocraties vaincront et plus tard chérie…. Tu jugeras ce qu’a fait la Russie… Elle a au moins favorisé la guerre. C’est le moins que je puisse dire…

Que deviens-tu ma petite chérie dans cette atmosphère de cataclysme et de menace suprême.

Ecris moi parfois car ton jeune amie et marin et amant…. Aura toujours quelques pensées pour toi.

Je ne t’écris pas plu longuement, je ne sais pas, je ne peux pas. Le moment n’est plus aux discussions légères et qui par ailleurs ne sont que des suppositions…. Il faut aimer simplement, se souvenir et donner sa pensée et ses forces à une cause qui ici triomphe…

Mon frère, mon Beau-frère sont mobilisés. Maman a ses trois gamins, garçons sous les drapeaux, malgré nous, mais malgré leur souffrance, nos mamans entendent elle aussi la voix du sacrifice et la haine terrible, implacable pour l’homme qui a perdu le monde et fait pleurer toutes les femmes.

Ton Pierre, mille baisers, foi et désespoir.

Adresse M. Neycensas S/m canonnier « Dunkerque » Paris PLM - Etranger



Brest, 2 septembre 1939


18ème extrait


 bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Hier c’était le deuxième anniversaire de mon entrée au service militaire… c’était l’une de mes dernières sorties, la dernière pour longtemps sans doute et j’ai foulé la terre chérie jusqu’à 10 heures. Je savais et nous savions tous que deux heures plus tard la mobilisation générale serait décrétée et rien que ce fait de nous laisser libres en ce 1er septembre 39 malgré la solennité et la gravité du jour, montre le calme magnifique de nos administrations civiles et militaires…

Les gens étaient massés devant les centres d’information, attendant les dernières dépêches, toutes tristes, toutes annonçant le dénouement inéluctable, suprême, dernier… Mais tout le monde accepte et tout le monde veut parce qu’une haine implacable gronde dans tous les cœurs, une haine dévorante pour Hitler et nous savons bien qu’il n’y aura jamais de paix tant qu’il y aura des dictateurs de cette folle classe.


Ordre de mobilisation générale - 2 septembre 1939


Cette fois nous nous battrons, ayant au cœur, un enthousiasme dirigé… pour une fois nous combattrons pour une Idée…. Et la France encore luttera pour la recherche du Droit juste et humain.

Oh ! je sais bien notre foi, notre volonté de vaincre sera soumise à de rudes épreuves mais jusqu’au bout je donnerai ma jeunesse… La cause est trop belle bien qu’au fond il y ait sans doute des tractations honteuses, des initiatives secrètes et monstrueuses….

A mesure que ma conscience de la réalité croit, je sens bien mes pensées les plus ferventes et mon amour, défaillir, je sens bien quelque chose d’angoissant me serrer fort, très fort dans la poitrine. Je sens bien mes fibres les plus profondes se déchirer… je vois sous mes paupières closes, une maman, ses sœurs…. Belle-sœur, beau-frère, frère. Je vois une petite CeJe passionnément aimante…. Je vois des yeux aux regards suppliants… je vois, je vois, oh ! chérie je vois des cœurs saigner….

Et puis des ailes qui palpitent…. Des sourires de l’au-delà, des mains qui se rendent vers le ciel néant et victoire, Espoir et folie, Amour et …. Je ne sais plus… mais nous le vivrons le calvaire géant, nous le vivrons avec nos cœurs, nos yeux, notre chair et rien n’arrêtera le chaud désespéré mais sublime de l’Idéale liberté, de la générosité, de la compréhension, humaine….

Et tes lettres chérie… assisteront un jeune marin qui aime l’amour, la vie, la jeunesse, et par-dessus tout la Liberté… que la France a donné, la première, au monde.

N’oublie pas cette adresse (très sérieux pour rapidité et contrôle)

M. Neycensas - S/m Cannonier –

Bâtiment de ligne Dunkerque- Poste Navale – France


Histoire du Dunkerque - l’entrée en guerre


Le 2 septembre 1939, le Dunkerque part avec la 1ère escadre couvrir le passage du Pluton à Casablanca et de la Jeanne d'Arc aux Antilles. Il est de retour à Brest le 6 septembre. Le même jour son hydravion disparaît en recherchant le paquebot Flandre. Le 8 septembre, un autre hydravion du Dunkerque l'HS 21 est à son tour accidenté.


 

Brest, mi-septembre 1939


19ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Merci pour les deux dernières lettres arrivées ce matin, merci de laisser toujours toujours ton cœur battre pour moi, pour notre amour.

Le Souvenir désormais sera ma vie intérieure, ma vie de tous les instants et tant d’amour, tant d’affection, tant de Bonheur l’illumine que je me sentirai toujours soutenu, toujours chéri, et j’irai donner tout moi pour la cause que j’ai choisie et qui est celle de mon adorable pays.

Tout à l’heure je vais écouter la déclaration de Daladier à la chambre des Députés et au peuple de France.




A tout à l’heure.

Surtout garde bien l’adresse Poste Navale car le secret devant être gardé sur nos manœuvres, la Poste civile n’a plus nos lettres. Sois discrète chérie et rappelle-toi que tu m’écris de l’Etranger par conséquent le contrôle peut s’exercer sévèrement.

J’ai donné ton adresse au capitaine afin que rien d’anormal puisse être supposé.

Adieu chérie.



J’attends avec confiance. Daladier a parlé. La France est menacée dans la personne de la Pologne…. Et elle doit arrêter la folie agressive d’un homme qui fit trembler les femmes et pleurer le monde. Amour chérie.


Comme ton Insigne Amour. Souvenir de Rennes et de moi.



Brest, 20 septembre 1939


20ème extrait


Je viens de recevoir trois autres lettres de toi, chants bénis, et recherche de la Vérité. Elles sont datées du 31 Aout, 4 septembre et 13 septembre. Tu vois je les reçois en désordre, les dernières écrites avant les plus anciennes mais que m’importe puisque je sais malgré tout, les mouvements divers et jusqu’aux tressaillements de ton âme …. Beaucoup d’évènements se sont précipités depuis ta lettre du 31 aout et sans doute ton ascension vers un Idéal basé sur la réalité t’apporte-t-elle de bien vives leçons. Sans doute as-tu changé un peu tes idées du 31 Aout quant à la Russie.

La guerre est pleine de Forces imprévisibles et déjà certaines de tes suppositions ont dû sombrer car l’Urss a trahi la cause des Démocraties et s’il existe une diplomatie russe elle n’en est pas moins monstrueuse et cynique.

Vois-tu chérie il y a un Esprit allemand et un Esprit Russe. Le premier dans la personne d’Hitler se résume dans ce mot de l’éternelle Allemagne, Pangermanisme – « Uber Alès », déformation gigantesque de la philosophie de Nietzche qui conduit de la conception d’un surhomme à celle d’une nation supérieure et forte surtout Forte et ne visant qu’à l’hégémonie de l’Allemagne.

Esprit détestable qui, avec Hitler a pris des proportions monstrueuses…. Esprit qui s’est avili jusqu’à s’appeler appétit vorace, domination infernale. On ne sait plus si quelque chose d’humain nait et rêve dans les méditations de cet homme, on ne sait plus si c’est orgueil ou folie que cette envie insatiable de piller en marchant sur les cœurs, en les écrasant, et les humiliant. C’est assez pour l’esprit allemand ou pour Hitler.

Quant à la Russie, après avoir favorisé l’ouverture des hostilités par la signature du pacte avec Hitler elle vient de précipiter la chute de l’héroïque Pologne et de lui porter le dernier coup.

Je ne veux pas porter de jugement définitif sur elle puisqu’il y a encore de nombreux sous-entendus, de nombreuses « inconnues » dans les données du problème mais petite CeJe elle se condamne elle-même et l’esprit séculaire des anciennes hordes se fait jour peu à peu dans les volontés de Staline, car il faut regarder la Vérité en face, chérie et bien te dire qu’il a pas deux Russies, celle des tsars et celle du marxisme non il y a l’éternelle Russie dont le grand Dostoiewosky disait : « nous avons commencé notre civilisation directement par la perversion » esprit qui restera celui d’une nation qui louvoie, trompe. Ce qui importe ce n’est pas, ce n’est plus le communisme ou l’anticommunisme c’est l’esprit russe, ce sont les dérobades imprévisibles de sa complexion mentale, c’est son exigence volontaire autant de traits et de caractères qui se révèlent après avoir été caché par l’apparente discrétion du Kremlin.

Achever un pays dont la grandeur sublime n’a d’égale que la voracité d’Hitler et la félonie de Staline, constitue à mes yeux la plus odieuse des lâches ambitions. Les Russes veulent un morceau de Pologne. Les deux dictateurs vont étendre leurs mains souillées de sang sur des terres nouvelles… des terres mais aussi sur des cœurs qu’ils asserviront…car c’est devenu une folie géante, dominer, dominer et contraindre. Et pour s’être tendu la main dans l’accomplissement de leurs odieux desseins ils ne s’en haïssent pas moins… La Russie a fait amitié avec l’Allemagne, tant mieux, c’est elle qu’elle trahira maintenant.

Mais l’Europe et le monde pour quelques hommes, vont vivre le cataclysme inouï de la guerre totale….

Voilà le commencement de mon jugement sur ces deux Esprits et CeJe, malgré toutes les désillusions, malgré les dures leçons il faut avoir le Courage serein de reconnaitre que l’Histoire seule a raison et vois-tu, tôt ou tard renaissent les aspirations secrètes qui sommeillent au cœur des nations.

« La Force prime le droit » ça c’est Bismarck, c’est Guillaume II, c’est Hitler, c’est l’Allemagne de 1870, de 1916 et de 1935, pauvre pays voué, semble-t-il à ce destin terrible de sombrer toujours en des guerres injustifiées.

La Russie lève le voile, le masque et la façade marxiste tombent pour révéler la nation vraie, celle qui marche à la seule parole d’un Dictateur, celle qui envahit la Pologne déchirée et allègue comme excuse ou comme raison qu’elle va protéger la Pologne…Les Russes tuent les Polonais pour les protéger !... Et ils signent à Brest-Litovsk, la cité fatidique celle où en 1917 ils ont trahi les alliés par la paix séparée avec l’Allemagne… oui c’est un nouvel affront de pactiser dans ce lieu de la terre où notre allié fut déjà abandonné….

Oh ! CeJe je ne sais plus quelle douleur atroce, quelle angoisse démesurée et aussi qu’héroïsme vit au cœur des derniers Polonais… Jamais tragédie pareille ne se joua dans le monde… monde civilisé ! Petit peuple qui existe, qui a droit à la vie…. Qui saigne pour son honneur et pour son intégrité, qui se défend contre deux ogres…. Civilisation !

Nous savons maintenant qu’il faudra arracher la Pologne à ses envahisseurs, nous savons tous que notre ultime mission est d’aller jusqu’au bout, de détruire l’Hitlérisme. Chaque jour nous voyons davantage que le monde doit être débarrassé des conquérants des régimes autarciques où s’exaspère l’esprit national et où nait l’incompréhension, la haine entre peuples ou pays, Allemagne, Russie, Japon, points sombres…. Tâches sanglantes, éléments perturbateurs…

La cause que nous défendons, chérie, petite fille perdue dans un monde déchainé, est aussi celles de tous les pays libres et demain et bientôt ils seront obligés de marcher coude à coude avec nous. Il faut enfin que ….

…………. Suite


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Brest, 17 octobre 1939

21ème extrait


Je viens de recevoir ma deuxième piqure contre la diphtérie. Mon épaule est fortement endolorie mais ce n’est rien du tout puisque…. Après l’Absence et le Silence, je retrouve ta voix chérie, tes chants bénis que m’apportèrent plusieurs missives ferventes. Oh !  Je sais bien, petite CeJe, que parfois la Solitude étend sur ton pauvre petit cœur ses voiles tout de tristesse et de Doute tissés, je sais trop bien que ce n’est qu’un commencement de la gravité de l’immense épreuve et sans doute demain, un demain proche ôtera morceau par morceau quelques-uns de nos plus chers espoirs.


Brest, 17 octobre 1939

24ème extrait


Je reprends ma pauvre lettre qu’a interrompue notre veille constante, veille pour assurer notre sécurité et déjouer les surprises. Les évènements se précipitent semble-t-il et au moment où les avions allemands tentent de bombarder les ports et les bâtiments anglais, la situation prend un caractère de poignante gravité.

Et je t’avoue chérie que tes craintes relatives à ton départ d’Europe ne feront que s’accentuer….

Les neutres sont poussés irrésistiblement vers la cause que défendent la France et l’Angleterre…. Et bientôt chérie ton sort, celui de la Hollande, celui de la Belgique seront confondus avec notre propre destin.

Alors ma petite CeJe, je ne sais pas quelle voix tu dois écouter de préférence, je ne sais pas si tu dois aller à Paris….

Les évènements te le diront mais il ne faut pas trop y compter, petite femme…. Surtout ne pas espérer me voir car tu ne sauras jamais les lieux qui m’abritent, tu ne le sauras que plus tard, après la grande tourmente !!!! ???? … Il me semble, ma toute petite CeJe, que la conscience complète de la grande tragédie n’est pas encore entrée dans ton cœur… car tes espoirs du moment, réalisables avec le calme relatif du moment ne le seront plus demain, quand le grand choc va se produire.

J’avais essayé dans ma dernière longue lettre, de te dire mes idées sur les forces en présence mais aucune de tes plus récentes lettres n’a l’air de faire écho à la mienne. Ne l’aurais-tu pas reçue ?... J’ose encore espérer que si… car alors tu dois me croire muet…

Ma lettre me parait sèche…. Elle ne répond pas à ta chère folie de petite CeJe éperdument femme, éperdument amoureuse mais il ne faut pas m’en vouloir, ne pas cesser tes caresses, ne pas briser ces élans que me font mal pourtant, il ne faut pas dis ma marraine à moi car ils sont la suite de notre rêve vécu, ils sont encore le lien prenant qui me rattache à la vie frémissante de toute notre   ardente jeunesse… Mais malgré moi, je sens mon être qui se tend désespérément vers ma jeune sœur, vers mon amour menacé. Son petit mari connait déjà depuis plusieurs jours « le coup de feu », les tranchées avancées et aussi ce courage de tout accepter … même la grande fin…

……….. Suite

Je ne veux pas continuer …. Je ne sais pas davantage te causer ce soir mais je te supplie de me garder quand même, la ferveur et la fidélité de ton jeune amour…. Garde toujours de moi ce souvenir né de notre idéal communion…. Je suis quand même ce Pierre que tu as connu tout entier… avec plus de Doute…. Avec son espoir dernier de voir la France sauver la liberté.

Ton Pierre tout à toi, à sa petite fleur de bruyère.


Histoire du Dunkerque - l’entrée en guerre


Du 22 au 25 octobre 1939, le Dunkerque escorte jusqu'aux Açores un convoi britannique depuis la Jamaïque.






Brest, 21 novembre 1939


22ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Il ne faut plus mettre « Bâtiment de ligne Dunkerque » sur l’adresse, c’est très important. Il faut adresser ainsi : Mr Neycensas Second-maitre canonnier Poste Navale - France

(N’oublie pas)

J’ai reçu ta dernière lettre tout à l’heure, chant éperdu que soulèvent la plus désolée des tristesses et la plus fervente prière. Je l’ai reçue avec la plus douce émotion…. Mais à mesure que je suivais, que je vivais, que j’épousais tous les mouvements de tes vibrantes pensées, je sentais pleurer en moi je ne sais quelle détresse, une détresse qui était la tienne d’abord mais qui s’est fondue dans tout mon être à moi…. J’avais mal chérie… mais ta douleur, mais ton désespoir, ta souffrance même avaient une étrange résonnance en moi.

Une métamorphose se produisait qui transformait ta voix suppliante et tes pleurs en désir de Bonheur, en désir de jeunesse et c’est de la joie multiple, de la joie bizarre et profonde que s’est mise à couler dans tout mon moi….

Cet appel de ma petite CeJe, déchirant et passionné se muait en prière d’amour, prière d’une douceur ineffable et que j’entends bruire. Tout ce que tu me dis, toutes ces confidences que tu as cru les dernières, dans un instant de profonde dépression, je les entends murmurer comme se ta petite bouche exhalait une voix connue et chérie là, tout près de mon oreille attentive… Je connaissais l’étendue de tes sentiments à mon égard mais ton cœur t’a dicté des accents inoubliables et pénétrants…

Non chérie, ce ne sera pas ta dernière lettre à Pierre, à ton matelot et ce moment d’effroi où le désespoir a paru te gagner s’évanouira parce que la jeunesse est la plus forte et parce que l’amour pour être exigeant n’en est pas moins la source des plus beaux élans, des plus grands redressements.

D’ailleurs déjà, je le sais, petite CeJe, devant l’attitude de la Hollande ressaisie…. Tu as vu s’écrouler nos rêves, rêves de l’Esprit et ceux du cœur et tu as écrit toute ta pensée à ce méchant Pierre dont tu ne recevras aucune nouvelle….

Tu lui as tout confié, malgré son silence car tu savais bien que son cœur vibrerait longuement…

Oui petite chérie il s’effacera ce mauvais rêve et l’Amour chantera plus fort que ne le feront les tohu-bohus de la catastrophe… Même si tu vois et entends la Hollande craquer dans toute sa membrure, même si la misère et l’angoisse se déchainent tu entendras encore une voix te parler d’Espoir. Rien ne brisera cet éclat radieux et notre « Souvenir », ni l’ardeur de nos désirs de demain.

Baisers, parfums d’amour, regards, rêves et pétales de roses, bruyère rose, petit sabot de Hollande, souvenirs mais aussi raisons d’espérer toujours… Et moi ma CeJe bien aimée, pour remplacer le silence, pour chasser la solitude, pour donner un regard, un sourire, un visage à tous tes souvenirs je t’envoie la dernière image de ton matelot. Tu pourras le voir ainsi te causer, doucement, tout doucement… tu regarderas son air tranquille malgré tout, serein toujours et peut-être tes idées de « renoncement » s’envoleront-elles.

Oh ! oui beaucoup de chères illusions, idéal et Avenir, sont mortes mais la Vie appelle tout ce qui pense, vibre et aime.

Tu es un amour ma petite CeJe dans ton ultime confidence qui dévoile toute ta passion… et tout le Bonheur qui sont nés de notre union…Regrets ? Oui ! mais quel heureuse rencontre….

Avant la grande tragédie…

Je suis si content, vois-tu, d’avoir participé à cet éveil de ma petite CeJe…. Misères partout ! oui sans doute, mais tu sais maintenant qu’il est dans l’existence une bien douce faute, tu sais qu’il ne faut pas haïr les hommes et qu’ils cachent beaucoup d’amour et de tendresse au fond de leur cœur….

Tu espères à nouveau, n’est-ce pas petite fille qui sera grande devant l’adversité. Tu espères. Il le faut est déjà j’entends monter, à côté des pleurs de la guerre… le chant radieux de la jeunesse et de la vie qui ne peuvent pas mourir.

…. Même si le silence se prolonge, même si mon bateau part pour une longue mission, très très longue, il faut te rappeler que mon silence est plein d’amour et que mon visage est là…. Tendre et doux reflet de ton Pierre confiant et toujours aimant.

Mille caresses, Baisers, Etreinte.

Ton Pierre à toi.


Histoire du Dunkerque - l’entrée en guerre


Le 25 novembre, une alerte en Atlantique Nord oblige le Dunkerque à quitter Brest avec le cuirassé Hood. Il dirige alors une croisière de recherche de cuirassés allemands entre l'Écosse et l'Irlande par très gros temps.


 

Brest, 13 janvier 1940


23ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Ma petite chérie trop lointaine.


J’ai reçu ta dernière lettre toute semée de pleurs et de Regrets et de passion…. Et elle m’a procuré plus de Bonheur intime que de peine. Je suis content jusqu’à l’extrême de n’être pas oublié, d’être aimé intensément par une petite femme éperdue et qui m’est toujours aussi chère. Je connais maintenant tous les ardents détours de ton cœur aimant, de ton âme sans cesse penchée sur le destin de la mienne, et, si tu n’en veux pas à ce Pierre trop silencieux, cette lettre t’apportera mes pensées les plus amoureuses et les plus garnies de tendresse…. Et si tu le veux aussi, mon plus grand et gentil merci pour le joli M en sucrerie et pour les deux livres….

Je suis très lâs petite femme chérie et les heures d’attente se succèdent nuit et jour avec le froid et le pauvre esprit « du service… ». Je me retiens pour ne pas aller dormir… mais souvent, toutes ces pensées aimantes, ces grands sentiments que je nourris à ton égard…. Et que mon cœur te donnerait avec Bonheur…, ils s’endorment parfois dans cette fatigue immense qui m’assaille souvent….

Une grande partie des hommes est en permission… après la grande et pénible tourmente du mois dernier mais il faut assurer le service et la vie du bateau avec la moitié de l’effectif…. Et c’est très pénible, ma petite CeJe.

Tu sais, je ne pense plus à notre dernier grand départ …. Il est un autre départ qu’occupe toutes mes pensées et c’est la permission prochaine vers le 20 janvier jusqu’au 3 février, à Saint-Astier.

Je t’écrirai plus longuement chérie…. Car la lassitude aura fui…. Et si tu étais là maintenant j’aurai plaisir oh ! tellement plaisir à reposer ma tête lasse sur ton sein trop doux, trop attirant qui me hante toujours.

Je te voudrai encore ma chérie mais quelle chimère désormais oh ! je ne désespère pas de te revoir, à Paris ou ailleurs et notre rêve interrompu s’enrichirait d’un autre et multiple Bonheur…

Ne m’en veux pas chérie d’être aussi bref, je tombe de sommeil… et pourtant beaucoup d’amis attendent des réponses. Je ne peux plus, tant mes heures sont lourdes et ma fatigue grande.

Aime-moi encore dis CeJe et …. Nous nous reverrons. Je te dirai mes avis sur tes 2 livres quand je serai en permission. Je sais que ton jugement sur Mauriac n’est pas flatteur mais il est bien loin des difficultés réelles et …. Ce style qui te distingue est des plus impénétrable par instants….

Ton Pierre qui dort à moitié et désire encore de voir….

Mille caresses ferventes et mille baisers d’amour.

Ton Pierre.


Histoire du Dunkerque - l’entrée en guerre


De retour à Brest le 3 décembre, il en repart le 11 avec la Gloire.

A l'instigation du gouverneur de la Banque de France, plus de 400 tonnes d'or sont soustraites à l'ennemi grâce au transport maritime vers le Canada notamment (4 convois entre novembre 1939 et mars 1940). Cet or, dont la destination finale est la réserve fédérale américaine à New-York, doit permettre de régler les achats de matériel militaire aux Etats-Unis qui au nom de leur neutralité dans le conflit imposent la règle du cash and carry, payer et transporter.

Le 13 décembre 1939, 100 tonnes d'or sont embarquées à Brest notamment sur le cuirassé Dunkerque à destination d'Halifax où la cargaison de ce 2ème convoi est déchargée le 17 décembre 1939. Le cuirassé fait partie d'un convoi dont la protection contre les sous-marins et avions allemands est assurée par des torpilleurs et contre-torpilleurs de la marine nationale, la Royal Navy apportant également son concours.

Il regagne Brest le 30 décembre 1939.


Saint-Astier, 30 janvier 1940


Saint-Astier - 1943, huile

Par R. Neycensas



24ème extrait


Petite femme chérie,


Le grand retour est là, proche, si proche que je ne sais plus me livrer au Bonheur sans arrière-pensées.

C’était si beau vois-tu, ma petite CeJe d’avoir retrouvé toute sa famille que j’ai mal un peu de la voir désemparée à nouveau…

Mon arrivée avait été accueillie par une explosion de joie… et puis mon frère, marin lui aussi était arrivé le lendemain matin, sans avertissement… et puis le surlendemain celui pour qui s’inquiétait mes pensées affectueuses, mon beau-frère, est arrivé… tu ne sais pas, ma toute petite CeJe, quelle émotion poignante nous envahit, les miens et moi, lorsque nous le vîmes arriver sous son fardeau de campagne, ma pauvre petite sœur, marié depuis trop peu de temps, ne put regarder son « grand soldat », sa voix s’étrangla dans un sanglot irréversible et au lieu de se jeter dans les bras de son mari elle me prit par le cou, me serra jusqu’à m’étouffer en pleurant…. Ces instants me resteront dans la chair….

Après ces premières Joies mouillées de larmes, j’ai été obligé de m’isoler…. Parce que c’en était trop et parce que des sanglots nerveux m’étranglaient…. Je ne sais pas t’expliquer, petite chérie, tout ce qui se mêlait en moi d’angoisse et de Bonheur. Les retrouver tous après 7 mois d’absence… retrouver surtout mon Beau-frère qui depuis 5 mois vivait dans les avant-postes du front exposant à chaque instant sa personne, tu comprends bien, CeJe très aimée, que mon cœur ne pouvait plus contenir de trop grande joie….

Et voilà dix jours de passés… je n’ai plus que deux jours pour dire adieu à tous ceux qui m’entouraient d’amour…. Les petites femmes, ma sœur et ma belle-sœur, commencent à sentir la détresse qu’entraine la séparation …. Et le 2 février j’aurais regagné le Dunkerque.

L’attente reviendra… mais je n’en ai pas peur.

J’ai toi dans la vie, dans cette pauvre vie à chaque seconde menacée…. Et puis, (secret) je t’aime petite femme chérie et j’éprouve comme avant de t’avoir vue, le désir profond, constant de te serrer dans mes bras… Tu te rappelles, CeJe, ce sentiment irrésistible, cet attrait puissant qui nous jeta dans les bras l’un de l’autre, dès que nous fûmes seuls… Nous nous voulions avant même de nous être vus… et cette « faim » et ce désir, ils chantent plus fort que jamais : « je n’ose pas te dire chaque fois, pour ne pas être ennuyeux, mais je crois que cette passion dépasse tout par son intensité… » Tu sais bien, chérie que Rien de ce qui est toi ou qui me vient de toi ne m’ennuie. Tu le sais bien dis ma petite CeJe et ta lettre reçue ce matin a fait se tendre tous mes désirs…. « Et tes baisers, ils me forcent de me donner complètement, ta fille, ta femme, … ».

Chérie, je brûle encore du désir de te couvrir d baisers… je brûle de désir d’être corps à corps avec toi pourque que plus rien ne nous sépare mais au contraire nous unisse et nous confonde….

Aime-moi ma CeJe… et si j’ai trop donné de place à l’amour, pas assez à l’étude dis le moi…

Tu sais bien que ces pauvres 10 jours n’ont pas été consacrés à la lecture mais au Bonheur de vivre parmi les miens, au Bonheur de recevoir tes caresses douces, si douces que je souffre de les savoir trop lointaines… Je t’aime… et te veux encore ma petite femme. Pas encore mienne… mille Baisers et douces étreintes.


En mer, 29 février 1940


25ème extrait


A bord du bâtiment de ligne « Dunkerque »


Petite femme trop lointaine mais toujours chérie.


Je commence par mille baisers à cette petite CeJe, sans doute impatiente mais qui, je l’espère toujours, gardera pour moi un amour entier. Oh ! ce n’est pas pour demander un pardon au silence que j’ai observé depuis quelques temps, c’est seulement parce que je « t’aime » encore, c’est seulement parce qu’un baiser long, tendre et fervent te dira mieux que tout, ma douce passion. Tes lèvres et puis un regard profond, une étreinte prolongée traduisent, mieux que des mots, le caractère pénétrant de notre union idéale…

Et maintenant si tu veux, je vais transcrire pour toi quelques lignes de mes idées sur les deux livres que tu m’as envoyés.

Je les recopie :


« Du 21 février - En mer »


Ses éléments se résument dans quelques mots : anarchisme, haine, fanatisme aigu, révolte, autant de sentiments extrêmes, de préjugés, de pensées à « sens unique ». Et voilà, l’Individualisme exaspéré de Garine qui « travailla », modela les esprits, s’imposant à eux tyranniquement, voulant être lui-même d’abord. Dominateur, Conquérant, c’est encore Garine et il y a quelque vérité dans cette allusion aux révolutions de là-bas, Chine, Russie. Oui révolution mais libération. Un chef tyrannique, une « tête » où les plus forts se jalousent, et puis des « Serfs » … rien que des Serfs et quelques terroristes, quelques fanatiques. Mauvaise humanité !

Et le Doute permanent, insidieux, l’attente inquiète, lourde qui ronge les chefs car il n’est point de maîtres sans ennemis et sur tout cela flotte un « climat » déprimant pour l’Européen, pour moi, un climat qui fait mourir l’âme en l’obsédant de ces visions troublantes, de ce mystère épais dont s’enveloppent tous les moments de la Vie orientale, de cette atmosphère accablante où vibre le Doute, la crainte, le fanatisme, et puis je ne sais quelle hostilité latente émanant des êtres et des choses : climat que tu ne sens pas comme moi chérie, climat qui me trouble, m’effraie et m’attire à la fois.

Je voudrais t’avoir tout près de moi ma chérie pour t’expliquer cette impression profonde produite sur moi par la fin du livre. Je voudrais te murmurer à l’oreille tout ce qui bruit et nait qui s’élève dans mon âme, te dire que ce fanatisme, cette haine, sont effrayants, qu’il faut savoir « reconnaitre » ses erreurs… et que je t’aime. Doux baisers.


« 24 février »


J’ai plongé mes pensées plus sereines dans l’étude de la « Jeunesse d’un clerc » et dans un livre splendide : « Faux passeports » que tu dois lire, que tu dois comparer aux « Conquérants ».

J’ai eu le Bonheur de lire ces 3 livres dans le même temps… Bonheur dont tu es pour beaucoup, l’initiatrice bien-aimée.

Ma petite femme bien-aimée. Je ne sais pas trop ce que je vais te dire sur les « Conquérants ». Je sais seulement que mon jugement est réduit à des « impressions », à une émotion trouble et qu’accentue ma fatigue présente… Je ne domine pas le texte, je me suis livré à lui simplement. Le début m’a paru un peu fastidieux… mais j’ai voulu te suivre et j’ai continué et j’ai vécu le drame douloureux des âmes fanatiques (Hong) ou conquérantes (Garine), ce drame qui devient prenant dans la 2ème partie, est pathétique dans la 3ème.

Je ne devais pas t’écrire aujourd’hui car l’atmosphère désolante de ce roman a trouvé un écho trop profond, dans ma lassitude, parce que mes pensées ne sont pas sereines, parce que mes sentiments sont troubles, troubles comme les idées et la force enseignée par Garine aux Chinois.

Tu me comprends dis ma toute petite CeJe, ma petite femme chérie. Cette psychologie des Déracinés (Les Lettons, Suisses, Allemands, Russes, Borodine, Garine) de ces aventuriers qui s’implantent en Chine est terrible.

Et j’ai vu se dégager le fameux problème des valeurs politiques, sociales et purement spirituelles, problème qui se ramène au conflit éternel entre la nécessité de faire vivre la société, une société.

…… Suite


Dans ta lettre du 23 janvier, tu m’as révélé un pas nouveau de ton petit cœur et de ton esprit dans la compréhension des hommes, du peuple… Tu as bien senti l’inertie de la plupart des gens à qui tu ne te confies plus, tu as bien dit qu’il fallait chercher en soi-même les sources des plus chères joies (spirituelle).

J’ai aimé ton expression « Je vois que les personnes sont « mortes » avant que je leur parle et elles ne s’en aperçoivent pas elles-mêmes ».

Et si la France a été le théâtre de ce conflit, si le Vrai a gagné sur le social c’est que les hommes n’étaient pas serviles et esclaves d’un Parti…. En Russie, la vie de la Société se résume dans la vie du Parti et, c’est exprimé dans « Faux passeports », seule l’Internationale compte même fondée sur le mensonge…. Et voici la parole terrible du vrai communisme : « Sacrifier sa vie est peu de chose – Continuer à vivre et sacrifier sa pensée, là commence le dévouement ». C’est là chérie, que l’on sent la monstrueuse grandeur du Parti et tu l’as bien deviné dans « Les Conquérants ».

Tu chercheras ce livre, chérie, et si tu n’y parviens pas je te l’enverrai, veux-tu ? Nous en recauserons.

………. Suite


L’orage sera très long… et peut-être devras tu venir en France… car il s’affirme que la France est la Patrie de tous les hommes du monde qui rêvent encore de dignité et de vérité.

Oh ! bien sûr c’est relatif. Mais il ne faut pas cligner des yeux La Réalité est telle. Tous les pays sont minés par quelque tare, ambition, orgueil ou inégalité mais la France n’a pas perdu la tête et ses fils savent qu’ils sont plus heureux et plus libres, que n’importe où ailleurs……

Je vais quand même m’arrêter. Après la tourmente nous pourrons encore étudier la forme la moins injuste de gouvernement pour la Chine et la France…




Brest, 28 mars 1940


A bord du « Dunkerque »




Ma petite CeJe chérie,


Il t’est arrivé parfois d’attendre quelque lettre de moi avec un peu d’impatience mêlée de peine mais je n’avais jamais autant craint, moi, pour notre chère oh ! si « chère » correspondance.

Dis-moi, petite femme, n’aurais-tu pas reçu ma dernière missive pour qu’un si long et si pénible silence la suive ?

T’est-il arrivé quelque chose. Je ne sais que penser et tu sais bien que ce Doute, cette attente, ajoutés à beaucoup d’autres inquiétudes ne font que miner et réduire la parcelle de Bonheur à laquelle je tiens par-dessus tout.

Ma dernière lettre, vieille déjà d’un mois, n’a pourtant pas pu te décevoir ou te peiner au point de mériter un tel silence.

Ecris moi, ma petite amie trop chère, dis-moi que Rien n’a changé entre nous.

Peut-être ma lettre fût - elle interceptée avant de te parvenir car j’y parlais de mes impressions sur les jolis livres que tu m’avais envoyé tout en te priant de lire : « Faux passeport » de Charles Misnier.

Je ne sais plus ce que je dois te dire ni quel sujet évoquer qui puisse te faire heureuse, ou seulement plaisir. Je serai très content d’entendre ta voix ou de la deviner à travers ces lignes vibrantes d’émotion que me valut toujours ta ferveur amoureuse…

Il fait si beau pourtant depuis 3 semaines, la terre s’éveille avec tant de Beauté, tant de « mystères » connus mais toujours jolis mais je n’ai pas le cœur d’abandonner mon être à tout ce qui rend l’atmosphère, belle, légère, aérée, … car je suis seul, trop seul, est trop triste depuis que je t’attends, depuis que je ne puis plus mêler mes pensées avec les tiennes….

Je suis pourtant le même Pierre fidèle et toujours aimant qui ne demande qu’à continuer notre intime et multiple communion… Même à côté de la guerre il existe tu le sais, un coin secret, un refuge béni qui n’appartient qu’à nous et qui vaut encore la peine d’être évoqué et entretenu.

La guerre sévit mais rien de notre amour n’a péri, rien de nos pensées n’a sombré puisque demain n’est pas irrémédiablement perdu mais seulement retardé.

Tu comprends mon désarroi chérie de ne plus avoir ces élans de nos deux cœurs confiants, de ne plus savoir quelle est ta vie ni quels sont tes Espoirs.

J’attends et je t’aime toujours.

Ton Pierre qui te couvre de fervents baisers.


Histoire du Dunkerque - l’entrée en guerre


Le 2 avril 1940, la force de raid de l'amiral Marcel Gensoul, avec comme navire amiral le Dunkerque, quitte Brest pour le port algérien de Mers-el-Kébir, où il arrive le 5 avril. Le Dunkerque est rappelé, le 9 avril, pour remonter vers Brest suite à l'invasion de la Norvège par l'Allemagne.

Du 12 au 24 avril, le bâtiment est en alerte à Brest, puis il est ensuite définitivement basé à Mers-el-Kébir. De là, le 13 juin 1940, il effectue un raid en Sardaigne.

Après la débâcle française de juin 1940, l'attention des Britanniques va se porter sur la flotte française, dont la plupart des bâtiments étaient encore en état de marche. Ordre est donc donné de se saisir de la flotte française ou de la neutraliser dans tous les ports de guerre où elle se trouve.

Arrivé à l'aube du 3 juillet, avec une force aéronavale imposante, devant la base navale algérienne, l’amiral Somerville adresse à l'amiral Gensoul un ultimatum. Malgré de longues discussions et tentatives de compromis, le dialogue, autant au niveau politique que stratégique, est un échec.

Le 3 juillet 1940, la force aéronavale britannique attaque les bâtiments français au mouillage à Mers-El-Kébir.


A bord du Dunkerque, 9 officiers et 201 hommes d'équipage sont tués.




Le 16 juillet 1940 Pierre quitte Oran pour

Marseille et rejoint Saint-Astier


CeJe écrira un dernier télégramme,

5 mois après le dernier courrier de Pierre……



Amsterdam le 17 aout 1940

Télégramme de la Croix Rouge


"Le 17 août 1940, à Amsterdam, la chaleur est lourde et immobile. Dans les rues, la guerre ne fait pas de bruit, mais elle est partout : dans les vitrines vides, dans les journaux alignés, dans les regards qui s’évitent.

CeJe a relu plusieurs fois les mêmes lignes, découpées quelques semaines plus tôt. Les titres ne la quittent plus. Le Dunkerque incendié. Le Dunkerque hors de combat. Le Dunkerque coulé.

Coulé.

Le mot s’est installé en elle avec une lenteur implacable. Il ne crie pas, il ne tranche pas - il s’impose. Il a traversé la mer, les traductions, les approximations, pour venir s’ancrer là, dans ce silence qui dure depuis des mois.

Depuis quand n’a-t-elle rien reçu ? Fin mars, peut-être. Avant l’effondrement. Avant que les routes se ferment, que les frontières deviennent des lignes infranchissables, que les lettres cessent d’exister autrement que comme des espoirs différés.

Elle ne sait plus s’il est vivant.

Elle ne sait même plus si elle a le droit de le savoir.

Sur la table, une feuille vierge. Pas une lettre - ce n’est plus possible. Trop long, trop risqué, trop incertain. Un télégramme, alors. Quelques mots seulement. Il faudra choisir. Réduire l’attente à une phrase.

Mais que dire quand on ignore tout ?

Elle s’assoit. Le geste est lent, presque cérémoniel. Écrire devient un acte mesuré, surveillé, peut-être déjà suspect. Il y a les autorités, la censure, les regards invisibles qui filtrent et retiennent. Et pourtant, il faut tenter.

Elle pense à lui non pas tel qu’il était, mais tel qu’il pourrait ne plus être. C’est cela, désormais, la guerre : non pas la mort certaine, mais l’impossibilité de la démentir.

Sa main hésite, puis trace enfin :

« Impatiemment, j’attends de tes nouvelles ».

Elle s’arrête. Relit. Rien de plus.

Il n’y a pas de nom du navire. Pas de question directe. Pas de peur avouée. Tout est contenu dans ce mot - impatiemment - qui dit l’attente longue, l’angoisse retenue, les semaines sans réponse.

Elle plie la feuille.

Le reste ne lui appartient plus.

Il faudra franchir des frontières, traverser des zones interdites, contourner des règlements récents qui condamnent jusqu’au simple échange de mots. Peut-être que la Croix-Rouge aidera. Peut-être qu’un employé détournera les yeux. Peut-être que le message disparaîtra avant d’avoir existé.

Elle ne le saura pas.

En sortant, la ville est la même. Calme en apparence. Occupée en profondeur. Elle marche jusqu’au bureau du télégraphe avec cette certitude étrange : ce qu’elle envoie n’est pas seulement une phrase, mais une possibilité - celle qu’il soit encore là, quelque part, pour la lire.

Au moment de remettre le formulaire, elle éprouve un doute bref, presque fugitif.

Et s’il était déjà trop tard ?

Mais le doute, lui aussi, doit être envoyé.

Alors elle laisse partir les mots.

Ils quittent Amsterdam, fragiles, incertains, chargés de tout ce qu’ils ne disent pas".






CeJe à Pierre :


« Impatiemment, j’attends de tes nouvelles ».

« Je n’apprends plus rien de ma famille ».

« Continue ici mes études ».

« Entièrement à toi »


Saint-Astier le 10 septembre 1940

 

Réponse de Pierre à CeJe





« J’ai survécu à la mort de mon bateau ».

« J’espère toujours, puisque j’ai retrouvé ma famille intacte,

Et conserve tes plus aimantes pensées ».



Redécouverte d’un destin


Plus de quarante ans après sa disparition, en mai 2021, le nom de CeJe Tan réapparaît grâce au site généalogique Geneanet. Cette mention suscite une recherche qui permet de retrouver sa fille, Suzanne, résidant à Amsterdam.

Cette dernière conserve précieusement des lettres de sa mère. En les explorant, elle met au jour des fragments d’une histoire intime longtemps enfouie, dont le télégramme d’aout 1940 constitue une pièce centrale. Ces documents offrent un éclairage rare sur la vie intérieure de CeJe Tan et sur les liens affectifs interrompus puis redécouverts à distance de près d’une décennie.

Ainsi, au-delà de son parcours professionnel, c’est aussi une trajectoire humaine marquée par la mémoire, la perte et la résurgence du passé qui se dessine - celle d’une femme dont la vie s’inscrit à la croisée de l’histoire coloniale, de la guerre et de la reconstruction européenne.

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CeJe Tan (1918-1977)


CeJe Tan naît en 1918 à Chéribon (aujourd’hui Cirebon), sur l’île de Java, alors intégrée aux Indes néerlandaises (actuelle Indonésie). Elle grandit dans un contexte colonial marqué par les échanges culturels entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est, qui façonne probablement très tôt son ouverture intellectuelle et sa sensibilité aux questions humaines.

Son parcours la conduit à embrasser la carrière de pédopsychiatre, discipline encore en plein développement au milieu du 20ème siècle.

Au tournant des années 1940, alors que l’Europe est plongée dans la Seconde Guerre mondiale, CeJe entretient une correspondance avec Pierre. En août 1940, elle lui adresse ce qui sera son dernier courrier. Pierre lui répond dès le mois de septembre, mais les circonstances dramatiques de la guerre empêchent la bonne transmission de cette correspondance. Le télégramme de réponse ne parvient à CeJe que neuf années plus tard, en 1949.

Entre-temps, sa vie a pris un nouveau tournant. En août 1948, elle épouse l’un des fondateurs et futur directeur du journal de résistance Het Parool, quotidien néerlandais né dans la clandestinité durant l’occupation allemande. Cette union l’inscrit dans un milieu intellectuel et engagé, profondément marqué par les valeurs de liberté et de résistance.

L’année suivante, en 1949, la réception tardive du télégramme de Pierre agit comme une réminiscence bouleversante du passé. CeJe relit alors les lettres qu’elle croyait perdues et consigne dans son journal intime une réaction empreinte d’émotion et de lucidité :

« J’ai relu les lettres de Pierre que je pensais perdues. Étonnement, après les avoir lues, elles tombent de mes mains… on n’a pas changé. »

Ce témoignage révèle la persistance des sentiments et le poids du temps suspendu, caractéristique des destins marqués par la guerre.

Installée à Amsterdam, CeJe Tan poursuit sa vie personnelle et professionnelle dans les années d’après-guerre. Elle y exerce son métier de pédopsychiatre, contribuant à une discipline en pleine structuration, au moment où les sociétés européennes prennent davantage conscience des traumatismes psychiques, notamment chez les enfants ayant vécu le conflit.

Elle s’éteint à Amsterdam le 11 juin 1977, à l’âge de 59 ans.










2ème article



1843 - Le procès de Marguerite et d'Antoine

 

L’ensemble des informations présentes dans l’article sont extraites de documents consultables en ligne auprès des Archives de la Dordogne et du site de généalogie Généanet.

La mise en ligne des registres d’écrou du département de la Dordogne nous éclaire sur un procès qui fit date et jurisprudence à Périgueux en 1843.

 

Pour le 19ème siècle et le début du 20ème siècle, il existait plusieurs catégories de détention et autant de séries de registres d’écrou.

Ont été étudiés en particulier les registres de la Maison d'arrêt et de correction de Périgueux qui enregistrent les prévenus en attente de jugement devant le tribunal correctionnel.


2Y80 - Registre d'écrou des prévenus et inculpés - arrêt et correction (table).

2Y108 - Registre d'écrou des accusés et condamnés - maison de justice auprès du tribunal criminel et de la cour d'assises.

2Y140 - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table).

2Y141 - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table).


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La petite Marguerite Neyssensas nait à Léguillac de l’Auche le 9ème jour du mois de Prairial, en l’An X (17 septembre 1802) à 9 heures du soir, des époux Pierre Neyssensas, 31 ans, tisserand et Jeanne Veyssière, 27ans, habitants le chef-lieu de Léguillac de l’Auche. Les témoins se nomment Bernard Simon, 22 ans et Jean Patissou, 58 ans, habitants du bourg.

Marguerite est petite-fille du couple Guillaume et Marguerite Dupuy, mariés le 14 novembre 1765 à Montrem. L’ascendance n’a pas été recherchée.




L’acte est signé au temps de la gouvernance de Napoléon Bonaparte, au pouvoir depuis 1799 après le coup d'État du 18 Brumaire, nommé premier consul à vie à partir du 2 août 1802. Il est sacré empereur en la cathédrale Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804 par le pape Pie VII.


On rencontre le père de Marguerite aux archives de la Dordogne……. Quelques années auparavant.

« La Convention, le 24 février 1793, décrète l'état de réquisition permanente pour tous les citoyens âgés de 18 à 40 ans, célibataires ou veufs sans enfants. Pierre Neyssensas, 25 ans, (erreur sur la date de naissance), tisserand à Léguillac est requis pour habiller les soldats. Son père Guillaume est cultivateur.

Pierre est réquisitionné pour habiller les soldats, de ce fait il lui est interdit de travailler pour aucun particulier. Les matières premières ne tardent pas à faire défaut, les prix augmentent sensiblement. Les besoins considérables en habillement se composent d’habits, vestes, culottes, paires de guêtres d’étoffe, chapeaux, sacs de toile, sacs de peau, chemises, paires de bas, cols noirs et cols blancs ». Réf : blog partie « Guerre ».

Marguerite semble être la fille unique du couple. Ses parents sont décédés avant son mariage en 1827, avant l’âge de 56 ans pour Pierre et 52 ans pour Jeanne. A ce jour après recherches sur les tables décennales, leurs décès n’apparaissent sur aucun registre ?

Le 22 février 1827, Marguerite, 25 ans, épouse à Léguillac de l’Auche, Antoine Lejeune, 23 ans, garçon charron né à Mensignac le 18 mars 1804. Les témoins se nomment Martial Garreau, 29 ans, servant à gage, Jean Baptiste, 34 ans, menuisier, Pierre Soulier, 63 ans, charpentier, habitants Léguillac, et Jean Naboulet, 46 ans, cultivateur, habitant du village de Beaulieu, commune d’Annesse.

La famille Lejeune à des origines Belges depuis la fin du 17ème siècle, en Wallonie, province de Liège. Le père d’Antoine, Jean Joseph Lejeune décède en Belgique en avril 1812 lors d’une épidémie de dysenterie qui fait des coupes sombres au sein de la population Belge. Antoine est alors âgé de 8 ans.

La mère d’Antoine, Marie Pautard, Mensignacoise de naissance, habite en 1827 le hameau du Chalup situé à 1 km 5 de Mensignac avec son fils Antoine. Les parents d’Antoine eurent 5 enfants, le 1er enfant en 1798, le dernier enfant en 1808, tous nés à Mensignac.




Le parcours de Marguerite et Antoine s’inscrit dans un contexte de fragilité économique des campagnes. En 1830, la population rurale du Périgord est majoritairement composée de petits paysans et de journaliers vivant dans des conditions précaires. Les difficultés économiques, combinées à l’augmentation des impôts et à l’insécurité foncière, nourrissent un fort ressentiment envers les élites locales.

Les attaques et pillages de châteaux lors de la révolution de Juillet 1830 traduisent une violence sociale dirigée contre les symboles de la domination nobiliaire, perçue comme responsable des inégalités persistantes. Ces actions ne sont pas uniquement politiques : elles relèvent aussi d’une contestation économique et sociale.


La peur du retour de l’ordre féodal et la mobilisation des élites

Face à cette agitation, la petite bourgeoisie et la noblesse réagissent rapidement en armant les gardes nationales, ce qui montre la crainte d’un soulèvement paysan généralisé. Cette réaction révèle la fracture sociale profonde entre élites et populations rurales.

Même si les droits féodaux ont été abolis juridiquement en 1789, leur souvenir reste très vif dans les campagnes. La peur du retour de la dîme et des corvées, mentionnée pour 1849, illustre la persistance d’une mémoire collective marquée par l’exploitation seigneuriale. Cette angoisse structure durablement les comportements politiques ruraux.

 

La politisation progressive des campagnes (1830-1849)

Il existe une continuité entre les révolutions de 1830 et de 1848. Dix-huit ans après la révolution de Juillet, les campagnes répondent de nouveau à un appel antiféodal lors de la révolution de Février. Cette répétition souligne une politisation croissante du monde rural, qui ne se limite plus à des violences spontanées mais s’exprime aussi par le vote.

Le succès des socialistes aux élections législatives de 1849 en Dordogne s’explique par leur capacité à capter ces peurs et ces attentes, en se présentant comme les défenseurs des paysans contre les abus des notables locaux. Le vote devient ainsi un prolongement de la contestation sociale.

Marguerite et Antoine habiteront Léguillac de l’Auche durant quelques années (1827-1841). Leurs 3 enfants naissent à Léguillac entre 1828 et 1834. En 1831, le recensement nous indique qu’Antoine est charron dans le bourg. Un seul autre charron est en activité dans l’un des hameaux de la paroisse de Léguillac, il s’agit de Jean Veyssière, 50 ans.

Quelques temps après, le couple quitte Léguillac. En 1841 le recensement localise Antoine et ses 3 enfants, rue de Périgueux à Lisle, à 15 km au nord de Léguillac dans l’une des habitations situées à la sortie du village en direction de Périgueux.


Les trois enfants du couple n’ont que quelques mètres à parcourir pour rejoindre l’école gratuite située dans la maison personnelle de l’instituteur Monsieur Naboulet sise rue de Périgueux, trop mal aérée et exiguë pour accueillir 52 élèves en 1850. Monsieur Naboulet prendra sa retraite en 1861.



Antoine partage son activité de charron avec le maréchal-ferrant Léonard Gaillard, situé tout à côté, et la rue de Périgueux ne manque pas de petits métiers à cette époque, boulanger, cordonnier, galocher, coutelier, cabaretière, chevrier, menuisier, tailleur de pierres et d’habits, aubergiste. Aujourd’hui la place de la Forge à l’entrée du village est un souvenir du maréchal-forgeron et du charron de la rue de Périgueux.




On remarque sur la partie haute de la maison de gauche une fenêtre du 16ème, l’une des maisons les plus anciennes du village, à droite l’entrée d’une habitation avec encadrement classique du 18ème siècle avec une évocation simplifiée des chapiteaux antiques accompagnant la moulure d’imposte.


Le village de l’Isle


On note que Marguerite n’est pas mentionnée en 1841 sur le recensement l’Islois, en effet, Marguerite, 39 ans, est employée en qualité de domestique-cuisinière chez Madame de Saint-Cyr à Périgueux à 21 km de Lisle.

Il est vrai que l’état des routes s’améliore sensiblement après 1830. En effet avant 1840, « aucune route proprement dite ne sillonne encore la vallée de la Dronne. C’est à peine si quelques vieux chemins ont eu quelques réparations. Les Lislois vont à Périgueux à pied, les plus fortunés font le voyage à cheval. Il y a quelques voitures publiques d’une lenteur désespérante ». Histoire de Lisle par l’abbé Farnier en 1945.

En 1835, l’enquête de Cyprien Brard souligne l’absence de route départementale traversant Lisle, le maire espère que sous peu, un complément à la départementale de Périgueux à Ribérac sera mis en service.

Marguerite, domestique-cuisinière, est gagée pour l’entretien et le service de la « domus », dans un sens plus large, « domestique » signifie celui qui demeure chez un maître et dans une même maison.

Le métier de cuisinière, une profession largement invisibilisée ?

Marguerite, éloignée de sa famille, est cantonnée à la cuisine domestique considérée comme secondaire.

Au sein d’une hiérarchie genrée, les hommes revendiquent la haute cuisine, considérée comme un art noble, technique et créatif, les femmes sont assignées à la « cuisine ménagère », perçue comme naturelle, instinctive, liée au foyer plutôt qu’au prestige.


Le statut de cuisinière de maison bourgeoise.

Marguerite a été retenue pour un emploi de cuisinière sans contrat et vit chez Madame de Saint-Cyr qu’elle suit parfois lors de ses déplacements. Elle n’a pas de droits sociaux (congés, salaires déclarés, assurance…).

Les conditions de travail sont difficiles. On exige de Marguerite des journées de 12 à 14 heures, peu ou pas de repos et une constante perfection. En l’absence d’apprentissage, Marguerite a appris « sur le tas », par observation et transmission orale et doit savoir cuisiner sur mesure, faire preuve d’adaptation permanente, avoir une gestion économique (forfaits par convive) et recycler rationnellement les restes.

Marguerite, comme une grande partie des cuisinières du 19ème siècle, souffre d’une mauvaise réputation sociale (clichés de voleuses, ignorantes, impliquées dans « l’anse du panier »). L’anse du panier pour une domestique, une employée de maison, est la majoration du prix des courses pour gagner sur son patron.

Les méfaits commis par des employés de maison ne sont pas rares ainsi, « la nommée Marie Rebière, servante chez Mr Rebière, propriétaire à Nantheuil, vient d’être arrêtée comme incendiaire. Elle est prévenue d’avoir mis le feu à quelques objets de valeur déposés dans le grenier de la maison habitée pas ses maîtres. » l’Echo de Vésone - mars 1841.

Le 8 avril 1843 auprès de la Cour d’assises de la Dordogne, « le nommé Jean Dumas, âgé de 18 ans, est accusé de plusieurs vols, commis chez le sieur Carbonnière, pendant qu’il servait en qualité de domestique, et après qu’il eût été renvoyé pour ce fait.

Les vols principaux, ceux pour lesquels il est poursuivi, ont eu lieu, après sa sortie, à l’aide d’escalade et d’effraction intérieur. Le premier vol était d’une somme de 1100 francs, le second de 400 francs. Dumas a avoué son crime. Il a été condamné à 4 ans de prison et aux frais ». L’Echo de Vésone d’avril 1843.


En ce temps-là : Périgueux en 1841 ne manque pas d’activités : extraits de L’Echo de Vésone


Les mouvements du port : sont arrivés le 23 décembre 1840, Sarragos, la Société, sel et avoines, venant de Libourne.

Le 24, Granger, les Deux-Frères, denrées coloniales venant de Bordeaux.

Le 1er janvier 1841, Martin, l’Espérance, sel et planches de pin venant de Libourne.

Le 1er janvier, Cassias, le Jeune Dulon, tabac et bois de Nerva venant de Bordeaux.

Les départs du port de Périgueux :

Le 24 décembre 1840, Lafaye, les Deux Rochers, feuillard pour Bordeaux.

Idem, Simondet, le Saint-Etienne, madriers de noyer pour Bordeaux.

Idem, le Héros, fer et carrassonne pour Bordeaux.


Au théâtre : Dimanche prochain 10 janvier 1841, pour la clôture définitive, le Gymnase Castelli donnera une première représentation de Napoléon Bonarparte, ou le Petit Caporal, vaudeville en 1 acte, Henri IV en famille, vaudeville en 1 acte, le Dépit Amoureux, haute comédie en vers en 1 acte, Les Couplets d’adieu aux habitants de Périgueux.

 

Bal paré et masqué : Février 1841

« Périgueux est entouré de séductions ; les plaisirs lui naissent de toutes parts. Demain Dimanche, bal paré et masqué au Grand Café de la Comédie, spectacle et bal paré masqué au théâtre. C’est à ne s’y pas reconnaitre, c’est à perdre la tête et à ne savoir auquel entendre. Tous nos dimanches, d’ici mardi gras, doivent ainsi être filés de festivals parés et masqués, de soirées vénitiennes, de tombolas, et parsemés de débardeurs, de positions, de hussards, de Mazaniellos, de Figaros, de dominos de toutes les couleurs, joyeuses, étincelantes et tournoyantes planères de notre zodiaque périgourdin ».

Février 1841 :

« On dit que l’ordre vient d’être donné pour que les gendarmes, tant à pied qu’à cheval, portent désormais moustache comme tous les autres corps qui composent notre armée ».


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Pendant ce temps, une nuit de février 1841, le quotidien de Marguerite et Antoine bascule vers l’irrémédiable.


Le couple est reconnu coupable de vol domestique chez Madame de Saint-Cyr qui se porte partie civile. Une fois sa plainte entendue par les juridictions répressives, le juge d'instruction du tribunal civil, Raymond Courtois est saisi. Le code d'instruction criminelle établit une procédure inquisitoire et secrète qui accorde bien peu de droits aux victimes durant la phase d'instruction.

Raymond Courtois (domicile : Faubourg Saint-Martin) transmet un mémoire auprès de la chambre des mises en accusation de Bordeaux. « Par arrêt de la cour Royale de Bordeaux, chambre des mises en accusation en date du 3 juillet 1843 », Marguerite et Antoine sont convoqués devant la cour d’Assises de Périgueux le 19 aout 1843.


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L’Echo de Vésone du 1er aout liste les affaires qui doivent être jugées pendant la session extraordinaire de ce mois d’aout 1843.


16 aout, Jean Liotou, meurtre, Jean Guilhem, vol.

17 - Simon Reynaud, assassinat - Pierre Tronche, vol.

18 - Rodolphe Zehender , assassinat, Guillaume Juge, vol.

19 - Jeanne Neycensas, Antoine Lejeune, Jeanne Guinot, vol.

21 - Delusin, homicide - Castang, vol.

22 - Delmont, faux témoignage - Trufy, vol.

23 - Hyves et Fr Authier, vol - Quilhac et Andreau, fausse monnaie.

24 - Jamain, faux.

26 - Pajot, vol et faux – Vilaine, vol.


Lors de l’audience du 16 aout, une session extraordinaire s’ouvre sous la présidence de Monsieur le conseiller Mimaud.

« Monsieur le président, après l’appel de Messieurs les jurés, leur a adressé un discours dans lequel il leur a rappelé leurs devoirs en général et la juste sévérité que leur imposait notamment la multiplicité des vols dans le département, circonstance qui a obligé à ouvrir une session extraordinaire d’assises.

Après l’allocution, les débats de la première affaire commencent…. Avec un certain Liotou, accusé de meurtre ».


Les jurés ne sont pas non plus à l’abri des vols !!!


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Puis vint le 19 aout avec l’affaire qui nous concerne plus particulièrement.



Les faits tels qu’ils sont relatés dans L’Echo de Vésone du 20 aout 1843

« Dans le courant du mois de février 1841, une somme d’environ 8000 francs fut dérobée à la veuve dame de Saint-Cyr, dans un placard de la maison qu’elle possède à Périgueux. Le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu’un connaissant bien les localités. Mme de Saint-Cyr avait alors pour cuisinière la femme Lejeune, pour femme de service une nommée Jeanne Guinot, et pour domestique Georges Choury. Ce dernier fut seul soupçonné ; mais aucune poursuite ne fut dirigée contre lui.

Choury ne resta que peu de temps chez Mme de Saint-Cyr ; les femmes Lejeune et Guinot n’en sortirent que dans les six derniers mois de 1842.

Ce premier vol paraissait oublié, lorsqu’au mois de janvier dernier (1843), le nommé Gabriel Tourenne, envoyé à Périgueux par Mme de Saint-Cyr, qui se trouvait à la campagne, s’aperçut qu’un vol de linge avait été commis, par des individus qui s’étaient introduits dans l’appartement à l’aide d’effraction ; et bientôt après, M. le commissaire de police, appelé sur les lieux, constata le vol d’une somme de 6000 francs, placée dans un petit placard, dont la serrure avait été forcée.

Ce second vol éveilla l’attention de la justice ; on découvrit que les époux Lejeune, dont la position était on ne peut plus gênée avant l’entrée de la femme chez Mme de Saint-Cyr, faisaient maintenant beaucoup de dépense et achetaient même des immeubles qu’ils payaient comptant. Une perquisition eut lieu chez eux et amena la découverte d’argent dont ils ne purent justifier la propriété.

Bientôt, enfin, la femme Lejeune avoua les vols qui lui étaient imputés ; mais accusa de complicité Jeanne Guinot et Georges Choury, qui avaient, disait-elle, partagé avec elle les dépouilles de Mme de Saint-Cyr.

Jeanne Guinot, questionnée à son tour, nia toute participation au vol, mais confessa qu’elle avait reçu une somme de 720 francs, qu’elle savait provenir de la soustraction commise.

Quant à Choury, il protesta énergiquement de son innocence, et les investigations de la justice ont prouvé qu’il était faussement accusé par la femme Lejeune ».

En ce qui concerne Lejeune lui-même, malgré de constantes dénégations, de graves présomptions le présentent comme complice de sa femme.




En conséquence, Marguerite Neycenssas, femme Lejeune, Antoine Lejeune et Jeanne Guinot, épouse Buisson, sont accusés de soustractions frauduleuses, à l’aide d’effraction intérieure.

Les charges qui s’élevaient contre les accusés ayant été complétement justifiées aux débats, le jury, après trois heures de délibération, a rendu un verdict de culpabilité, à la suite duquel la femme Lejeune a été condamnée à dix ans de travaux forcés avec exposition, son mari à dix ans de réclusion avec exposition et la femme Guinot à une année de prison ».


Palais de Justice de Périgueux


Chronologie des évènements qui se déroulent avant la tenue de la Cour d’Assises de la Dordogne le 19 aout 1843.


Condamnation des principaux protagonistes du cambriolage

Nous apprenons à la lecture de L’Echo de Vésone du 23 avril 1843 que les gendarmes procèdent à l’arrestation de quatre voleurs de Mme de Saint-Cyr, Marguerite et Antoine Lejeune le 14 avril, Jeanne Guinot et Georges Chouri le 17 avril après dénonciation de leur complicité par Marguerite. Georges Chirou sera disculpé quelques mois plus tard.



Georges Chouri

Georges, né à Trélissac le 31 octobre 1810, se marie au Change le 9 février 1841. Georges, domestique, est âgé de 31 ans, son épouse, Marguerite Vacher, 22 ans, est née au Change en 1819.

Georges, pendant quelques mois, sera suspecté de vol au domicile de Mme de Saint-Cyr.

Arrêté à Trélissac le 17 avril par la police en vertu d’un mandat d’amener délivré par le Juge d’instruction de Périgueux, Georges Chouri, cultivateur, est accusé de vol. Après avoir était entendu au commissariat, il est incarcéré à la maison d’arrêt de Périgueux le 20 avril 1843 accompagné par le gendarme Vigier. Le concierge Blanchard signe le registre d’accueil. Le 21 avril, Georges Chouri passe à la maison d’arrêt et de correction sous le numéro 279.




Georges Chouri, porte « une casquette en velours, une cravate en soie noire, une chemise en toile, un gilet en drap bleu, une veste en drap bleu, un pantalon en drap bleu, une paire de soulier, le tout en mauvais état ». Georges, 33 ans, « nez long, taille 1 m 62, cheveux, sourcils et yeux châtains, menton rond, visage ovale, front découvert, teint coloré », est accompagné de l’huissier Châsteau, porteur d’un ordre délivré par le juge d’instruction auprès du tribunal de première instance de Périgueux, Raymond Courtois ; l’huissier signe l’acte d’écrou.

« Chouri, protesta énergiquement de son innocence et les investigations de la justice ont prouvé qu’il était faussement accusé par la femme Lejeune ».

48 jours après son incarcération, une ordonnance délivrée par le procureur auprès du tribunal civil de Périgueux indique « qu’il n’y a pas lieu de suivre », Georges Chouri quitte libre la maison d’arrêt le 7 juin 1843.

Georges décède en 1895 à l’âge de 84 ans.


Jeanne Guinot

Arrêtée à Escoire le 17 avril par la police en vertu d’un mandat d’amener délivré par le Juge d’instruction de Périgueux, Jeanne Guinot, couturière, « femme Buisson » est accusée de vol. Après avoir était entendu au commissariat, Jeanne est incarcérée à la maison d’arrêt de Périgueux le 20 avril 1843 accompagnée par le gendarme Vigier. Le concierge Blanchard signe le registre d’accueil. Le 21 avril, Jeanne passe à la maison d’arrêt et de correction sous le numéro 278.




Jeanne est fille de Jean et Marie Desmarton, née à Saint-Pierre de Côle le 28 mars 1816. Jeanne s’est mariée le 8 janvier 1843 avec Jérôme Buisson à Escoire. Un peu plus de 3 mois après son mariage, Jeanne est en prison.

La fiche d’écrou numéro 278 (réf 2 Y 80) nous donne quelques informations supplémentaires sur Jeanne, âgée 26 ans, « 1 m 45, nez mince, bouche moyenne, cheveux et sourcils châtains, menton rond, visage ovale, front couvert, teint pâle et yeux gris, sans marque particulière ».


Jeanne est vêtu d’un « fichu de tête en coton brun à raies blanches, un fichu de cou brun et jaune, une chemise en toile, une robe en laine grise-foncée, un tablier en coton rouge, une paire de bas en laine noire, une paire de soulier, le tout en assez bon état ». L’huissier se nomme Chasteau et le juge d’instruction Raymond Courtois. Jeanne est inculpée immédiatement de vol.

Jeanne est transférée à la maison de Justice sous le numéro 106, « en vertu d’une ordonnance de la chambre des mises accusation de la Cour Royale de Bordeaux en date du 3 juillet 1843 ».

Le 4 aout 1843 Jeanne Guinot se présente au greffe de la maison de Justice de Périgueux accompagnée du sieur Chasteau.

Le 23 novembre suivant, « le procureur du Roi (Gérard Dumonteil Lagrèze) ordonne au gardien chef de la maison de correction de recevoir et garder la nommée Jeanne Guinot » sous le numéro 26.

« Par arrêt de la cour d’assise de la Dordogne séant à Périgueux en date du 20 aout 1843, la nommée Guinot Jeanne est déclarée coupable, d’avoir volé une certaine quantité de linge au préjudice de Mme de Saint-Cyr sans circonstances aggravantes et a été condamnée à la peine d’un an d’emprisonnement, la dite a commencé à subir sa peine le 20 aout 1843 ».

Jeanne « est radiée d’écrou en vertu d’un ordre écrit du procureur du Roi motivé sur l’expiration de la peine de Guinot Jeanne, le 19 aout 1844 ».

L’article de l’Echo de Vésone du 23 aout 1843 mentionnait « Jeanne Guinot, questionnée à son tour, nia toute participation au vol, mais confessa qu’elle avait reçu une somme de 720 francs, qu’elle savait provenir de la soustraction commise ».

Les registres d’écrou consultés ne mentionnent plus la somme de 720 francs.


Marguerite Neyssensas

Le registre d’écrou de Périgueux (référence aux Ad de Périgueux - 2Y80) mentionne l’entrée à la Maison d’Arrêt de Marguerite Neyssenssas le 14 avril 1843, accompagnée de l’huissier « Jean-Baptiste Chasteau jeune, nouvellement nommé par ordonnance royale du 9 février 1843 près du tribunal civil de Périgueux, en remplacement du sieur Peyroulet. Le sieur Chasteau a prêté serment à l’audience du tribunal le 2 mars courant ». (L’Echo de Vésone de mars 1843).

Jean-Baptiste Chasteau, huissier du parquet, habite rue Notre Dame.




« Nous Raymond Courtois, juge d’instruction près le tribunal de première Instance séant à Périgueux, mandons et ordonnons à tous exécuteurs et mandements de Justice de saisir et conduire dans la Maison d’Arrêt de Périgueux la nommée Neyssensas Marguerite, inculpée de vol, ordonnons au Gardien Chef de la recevoir et garder suivant la Loi. Périgueux le 14 avril 1843. Signé Raymond Courtois ».

Marguerite, sans profession, demeure à l’Isle avec sa famille. Son signalement est décrit avec précision : « âgée de 38 ans, taille 1 m 60, nez long et pointu, grande bouche, cheveux noir-gris, menton long et plat, sourcils noir-gris, visage ovale, front découvert, teint pâle, et yeux châtains ».

Avant son entrée en cellule, Marguerite porte « un mouchoir de tête pareil à un turban, une chemise en toile de coton, une robe Napolitaine marron, une paire de bas en laine noire, une paire de chausson en lisière de toile, le tout en assez bon état ».

Robe Napolitaine : étoffe de laine fine et douce.


Chausson en lisière de toile : La lisière est une réutilisation de la bordure d’un drap, en ficelle ou lanière pour tenir les enfants en bas âge, mais aussi pour la confection de chaussons fabriqués à partir de drap, de lisière, de laine, de flanelle, de toile, de fil, de coton……



Après son admission en cellule Marguerite doit se vêtir d’une robe, d’un tablier, de bas de laine, d’un fichu, et de chaussons et sabots. Le tissu médiocre et rugueux utilisé pour sa confection donne son surnom à cette tenue : le « droguet ». Sa couleur peut varier, mais reste volontairement terne et peu salissante, oscillant entre le marron et le gris. À cela s’ajoute la coupe des cheveux.


« Par arrêt de la cour Royale de Bordeaux, chambre des mises en accusation en date du 3 juillet 1843, la nommée Neycensas Marguerite a été renvoyée devant la cour d’assises de la Dordogne sous l’accusation de crime de vol la nuit, à l’aide d’escalade et d’effraction extérieure et intérieure, au préjudice de Mme de Saint-Cyr.

Le même arrêt porte qu’elle sera conduite dans la maison de Justice de Périgueux avec injonction au gardien chef de recevoir et garder. En se conformant à la loi, fait et jugé en la Chambre du Conseil par la cour Royale de Bordeaux le 3 juillet 1843 ».

Le commis greffier Bordelais se nomme Saladin, Place de la Concorde à Bordeaux.

Le 4 aout 1843, Marguerite est transférée à la Maison de Justice de Périgueux sous le numéro 105 et franchit la porte du 10 de la Place du Coderc accompagnée de l’huissier Chasteau qui présente un ordre délivré par Monsieur le procureur du Roi de Périgueux.




Marguerite et son époux Antoine Lejeune attendent leur passage devant la cour d’assises de la Dordogne prévue le 19 aout 1843.

La décision du tribunal conclue à la culpabilité de Marguerite et d’Antoine : En conséquence, Marguerite Neycenssas, femme Lejeune, Antoine Lejeune et Jeanne Guinot, épouse Buisson, sont accusés de soustractions frauduleuses, à l’aide d’effraction intérieure.

Les charges qui s’élevaient contre les accusés ayant été complétement justifiées aux débats, le jury, après trois heures de délibération, a rendu un verdict de culpabilité, à la suite duquel la femme Lejeune a été condamnée à dix ans de travaux forcés avec exposition, son mari à dix ans de réclusion avec exposition et la femme Guinot à une année de prison ».


Marguerite et Antoine : le vol domestique de janvier 1843

Analysons la qualification juridique du vol domestique dans le Code pénal de 1810, en soulignant que la sévérité de la peine ne repose pas uniquement sur l’acte de vol lui-même, mais sur la dimension morale et sociale de la trahison commise par un domestique envers son maître. (Marguerite viole la confiance du maître, rompt le rapport d’autorité, menace symboliquement l’ordre social bourgeois, même si dans son cas elle n’était plus employée lors du vol). Il montre également comment, en pratique, les jurys du 19ème siècle atténuent souvent ces sanctions, ne jugeant pas toujours le vol domestique aussi grave que ne l’entend le législateur.

L’organisation juridique du vol dans le Code pénal : le vol est qualifié selon : le moment (jour ou nuit), le lieu (maison habitée, édifice religieux, champ, etc.), les moyens utilisés (effraction, escalade, fausse clé…), la qualité de l’auteur (domestique, apprenti, aubergiste, etc.). Certaines circonstances aggravantes ne s’appliquent que si plusieurs d’entre elles sont cumulées (exemple : vol de nuit + escalade ce qui est le cas pour Marguerite).

En revanche, la qualité de domestique est toujours en soi aggravante, même sans circonstance supplémentaire.

Le vol domestique est donc pensé comme une attaque contre la hiérarchie maître-serviteur, une atteinte à la sécurité matérielle mais surtout à l’ordre de classe.

Certains penseurs du 18 et 19ème siècle dénoncent la sévérité excessive des sanctions, la primauté donnée à la défense des biens matériels, ce qui révèle les valeurs bourgeoises dominantes.

La pratique judiciaire, souvent plus compréhensive face à la misère et à la banalité des vols domestiques démontre une forme d’adoucissement de la répression.

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Le vol domestique en milieu rural au 19ème siècle, peut-il être considéré comme une forme de contestation sociale des domestiques, envers leurs maîtres.

Les domestiques à gages (domestiques, valets, journaliers, métayers, bergers…) sont souvent dans une situation de fragilité sociale et économique. Le vol qu’ils commettent ne relève pas seulement de la misère extrême « les époux Lejeune, dont la position était on ne peut plus gênée avant l’entrée de la femme chez Mme de Saint-Cyr », mais souvent d’une réaction à l’exploitation, aux frustrations ou aux injustices subies et peu, peut-être, s’apparenter à une auto-justice contre un maître considéré comme injuste. Ce vol devient alors un acte individuel de résistance sociale, reflet des tensions du rapport maître-serviteur.

Les vols portent souvent sur de la nourriture ou quelques vêtements, quelques sommes d’argent modiques.

Le profil des voleurs : Majoritairement des hommes (79 %), souvent très jeunes, moins de 26 ans dans 61 % des cas, ils vivent une condition instable, précaire, souvent transitoire, constituant une main-d’œuvre mobile et isolée.

Des rapports sociaux révélés malgré le discours de confiance morale, dans la pratique, un rapport maître-serviteur fondé sur la méfiance, enquête, surveillance, fouilles, soupçons sont fréquents et un faux pas détruit irréversiblement la relation. Le voleur est vite exclu du marché du travail local.

Dans la majorité des cas, les maîtres ne portent pas plainte immédiatement « Dans le courant du mois de février 1841, une somme d’environ 8000 francs fut dérobée à la veuve dame de Saint-Cyr, dans un placard de la maison qu’elle possède à Périgueux. Le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu’un connaissant bien les localités. Mme de Saint-Cyr avait alors pour cuisinière la femme Lejeune, ce premier vol paraissait oublié, lorsqu’au mois de janvier dernier (1843)  … ».

Marguerite, malgré peut-être quelques soupçons, reste au service de Mme de Saint-Cyr toute l’année 1841 et le 1er semestre de 1842, A-t-elle était renvoyée ?

On ne sait ce que Marguerite invoqua pour sa défense, si dans un premier temps elle accuse Jeanne Guinot et Georges Choury d’avoir commis le forfait, peut-être dans un deuxième temps, invoque-t-elle la misère ou la faim « un vol nécessaire », l’injustice ou la dureté de sa maîtresse ?

L’Echo de Vésone et les registres d’écrou montrent que le vol domestique dans les campagnes, villes et villages du 19ème siècle est très courant dans les archives judiciaires. Perçu par l’État comme un crime grave, le vol domestique est souvent réinterprété avec indulgence par les jurés. Tel ne fut pas le cas pour Marguerite et Antoine qui substituèrent une somme considérable pour l’époque : 16875 francs soit 39375 euros.


Pourvois en cassation

Les époux Lejeune se pourvoient en cassation pour vice de procédure. En effet, l’huissier Chasteau a omis de fournir la liste du jury aux époux Lejeune, la veille de l’établissement du tableau des jurés. En soit cela constitue bien ouverture à cassation en vertu de l’article 395 du Code d’instruction criminelle. Les époux Lejeune se présentent auprès de la cour Royale de Bordeaux le 5 octobre 1843.




Le cout de l’acte d’exploit par l’huissier s’élève à 9 francs 65 centimes et Chasteau, de préciser à la Cour « j’ai remis copie à l’accusé parlant à sa personne », et la cour de conclure qu’il ne résulte pas de l’exploit d’huissier qu’une copie ai été remise aux époux Lejeune mais seulement à l’un deux sans en préciser son nom.

À l’issue du nouveau procès, la condamnation est confirmée et les accusés se voient imposer le paiement des frais du premier procès ainsi que des frais de la « procédure à recommencer ».

L’huissier Chasteau est également condamné à prendre en charge les frais supplémentaires en raison d’une faute commise dans l’exercice de sa fonction.

Jean-Baptiste Chasteau se pourvoi en cassation après l’arrêt de la Cour de Cassation du 5 octobre 1843, mais aussi les époux Lejeune qui vont être entendu à nouveau le 7 décembre 1843 par la Cour d’assises de Bordeaux.

L’arrêt Chasteau fait jurisprudence en 1844 et devient l’arrêt 3625 sous l’intitulé :

« Frais et dépens - Procédure annulée - Condamnation - Frais ».

« Lorsqu'un officier ou magistrat instructeur, ayant commis une nullité, a été condamné aux frais de la procédure à recommencer, conformément à l'art. 415, la Cour d'assises qui prononce une nouvelle condamnation pénale contre l'accusé peut le condamner aux frais des deux procédures, mais seulement pour la garantie du trésor et sans préjudice de l'obligation principale, existante à la charge de l'auteur de la nullité ».

« Attendu que la Cour d'assises de la Gironde, par suite du renvoi ordonné par la Cour de cassation, a dû, comme elle l'a fait, condamner les époux Lejeune à payer la totalité des frais avancés par le trésor, tant sur la première que sur la seconde procédure, sauf la solidarité précédemment prononcée contre Jeanne Guinot, par l'arrêt de la Cour d'assises de la Dordogne, qui n'a été cassé que sur le pourvoi des époux Lejeune ; qu'ainsi les droits du trésor sont à couvert et que l'art. 368 a été observé ;

Attendu, d'une autre part, que l'huissier Chasteau condamné par arrêt de la Cour du 5 octobre 1843, comme coupable d'une faute grave, à payer les frais de la procédure à recommencer, a été constitué débiteur principal envers le trésor public, et sans répétition contre les époux Lejeune, desdits frais, et non simple garant de la solvabilité desdits condamnés; que ces frais ont été légalement liquidés par l'arrêt attaqué, tant en vertu du renvoi prononcé par la Cour de cassation, qu'en exécution dudit art. 415, distinctement de ceux avancés sur la première procédure annulée.

D'où il suit que l'arrêt attaqué n'a commis aucun excès de pouvoir, a sainement appliqué l'art. 368 du Code d’instruction criminelle, et s'est conformé à l'arrêt de cassation du 5 oct. 1843, qui a renvoyé les époux Lejeune devant ladite Cour d'assises de la Gironde, en liquidant, comme elle l'a fait, les nouveaux frais à la charge du demandeur, rejette le pourvoi de l’huissier Chasteau ». Réf : Bulletin des arrêts de la Cour de cassation rendus en matière criminelle - Du 1er juin 1844 - Cour de cassation - M. Isambert rapporteur.

La Cour d’assises de renvoi a-t-elle violé les articles 368 et 415 du Code d’instruction criminelle en mettant à la charge des accusés Lejeune et de l’huissier Chasteau les frais de la procédure recommencée après cassation du 5 octobre 1843 ?



Ancien collège de Guyenne - Palais de justice de Bordeaux

qui recevra les époux Lejeune, les 5 octobre et 7 décembre 1843


Cet arrêt consacre plusieurs principes propres au droit criminel du 19ème siècle : la reprise après cassation implique une nouvelle liquidation des frais. Le jugement de renvoi doit reconsidérer l’ensemble des dépenses judiciaires. Les accusés restent responsables des frais de justice, même si une partie de la procédure a été annulée. L’auxiliaire de justice fautif (ici Chasteau) peut devenir directement débiteur des frais causés par sa faute. L’arrêt conforte une conception budgétaire du procès pénal : le trésor public ne doit rien perdre.

Les époux Lejeune peuvent être condamnés aux frais des deux procédures, en conformité avec l’article 368.

L’huissier Chasteau, ayant commis une faute professionnelle, est légitimement tenu de supporter, comme débiteur principal, les frais de la nouvelle procédure, selon l’article 415.

Les droits du Trésor public sont préservés, ce qui suffit à justifier la solution. L’arrêt montre un système procédural où les accusés bénéficient peu des effets favorables d’une cassation.

Les époux Lejeune se pourvoient à nouveau en cassation et se présentent devant la Cour de cassation de Bordeaux le 7 décembre 1843.

« Sortie le 1er novembre 1843, conduite à Bordeaux devant la cour d’assises de la Gironde sous la responsabilité du gendarme soussigné Barbancey, chef d’escorte ».

Réf : Maison d'arrêt et de correction de Périgueux, 8 avril 1842-16 janvier 1848, 2 Y 108.


Les tours de l'ancien Hôtel-de-ville de Bordeaux, vers 1840



Dans le même temps à Périgueux …….




La condamnation définitive des époux Lejeune

Par arrêt de la cour d’assises séant à Bordeaux en date du 7 décembre 1843, Marguerite, « domestique-cuisinière est déclarée coupable de vol commis par deux personnes dans une maison habitée à l’aide d’effraction extérieure et intérieure et d’escalade et encore par un domestique à gages, a été condamnée à la peine de dix ans de travaux forcés en vertu de la loi du 17 avril 1832.




Le Procureur Général de la Cour Royale de Bordeaux valide l’acte de transfèrement de Marguerite le 31 décembre 1843.

La dite a commencé à subir sa peine le 11 décembre 1843, jour de l’expiration du délai pour le pourvoi ». Signé par le greffier Marqué. (2 Y 108)

En l’absence d’information précise, il est possible que Marguerite ai été incarcérée du 1er novembre 1843 au 11 janvier 1844 à la nouvelle prison départementale du fort du Hâ. En effet, les détenus Bordelais sont transférés dans la nouvelle prison le 16 août 1843. Aucune information n’est notée concernant sa détention à Bordeaux lors du 1er pourvoi en cassation le 5 octobre 1843.



« Chaque détenu est renfermé dans une chambre particulière où il ne verra personne, pas même le guichetier qui lui apporte à manger par un guichet pratiqué par la porte d’entrée de la chambre. Elle est disposée de manière qu’il pourra, par ce guichet, voir le prêtre qui célébrera tous les dimanches la messe au bout du dortoir. Ce sera le seul vivant avec lequel il lui sera permis de communiquer pendant la détention »
.

À la fin du 19ème siècle, les prisons du Hâ ont servi de lieu de rétention pour les femmes de toute la région qui, condamnées par la justice, étaient rassemblées à Bordeaux pour embarquer vers la Nouvelle-Calédonie afin de s’y marier avec d’anciens bagnards devenus colons.


Le retour de Marguerite et d’Antoine à la prison de Périgueux

Marguerite et Antoine quittent Bordeaux le 11 janvier 1844 afin d’être exposée publiquement le 24 janvier comme l’indique le jugement de 1ère instance de Périgueux, confirmé en Cassation. Ils sont accompagnés par le gendarme Barbancey.

Leurs regards se croisent peut-être pour la dernière fois avant d’être incarcérés.

Marguerite, sous l’autorité des Sœurs de Nevers, est présente à la prison de Périgueux lors de la visite de l’abbé Audierne fin janvier 1843.





La prison de l’ancien couvent des Augustins située aux 22 allées de Tourny, (Détention de Marguerite entre les 14 avril 1843 et 18 février 1844), ferme ses portes en 1862 ; les prisonniers sont transférés dans la nouvelle prison, 2 place Belleyme. Aujourd’hui l’emplacement de l’ancien couvent est dédié au Musée d'Art et d'Archéologie du Périgord.


L’Exposition publique de Marguerite et Antoine




Une demande de grâce dispensant de l’exposition publique


Le pourvoi en grâce de Marguerite est validé par le pouvoir souverain et elle ne sera donc pas exposée publiquement. Marguerite quitte la Maison d’arrêt de Périgueux à destination de la prison pour femmes de Cadillac le 18 février 1844.   (2 Y 141)

Marguerite à cet instant quitte le Périgord et ne reverra pas Antoine et ses trois enfants pendant toute la durée de son incarcération.


L’exposition publique d’Antoine, le 24 février 1844,

se déroule Place Francheville pendant 1 heure.


L'exposition publique est une peine infâmante prévue par l'article 22 du Code pénal de 1810 : « Quiconque aura été condamné à l'une des peines des travaux forcés à perpétuité, des travaux forcés à temps ou de la réclusion, avant de subir sa peine, sera attaché au carcan sur la place publique : il y demeurera exposé aux regards du peuple durant une heure; au-dessus de sa tète sera placé un écriteau portant, en caractères gros et lisibles, ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation ».

La Loi du 28 avril 1832 modifie l’exposition qui se fait à présent sans l’attachement au carcan. L’exposition est supprimée le 12 avril 1848 par décret. « Quiconque aura été condamné à l'une des peines des travaux forcés à perpétuité, des travaux forcés à temps ou de la réclusion, avant de subir sa peine, demeurera, durant une heure, exposé aux regards du peuple sur la place publique. Au-dessus de sa tête sera placé un écriteau portant, en caractères gros et lisibles, ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation ».



Les expositions publiques se déroulèrent jusqu’en 1839, Place du Coderc, puis se déplacèrent place du Foirail ou Place Francheville.

Pierre Delcouderc, âgé de vingt-sept ans, rendu célèbre par ses crimes, y fut exécuté le 16 avril 1845.

Deux condamnés, lors de la même session de la Cour d’Assises que Marguerite et Antoine, Pierre Tronche pour vol et Jean Liotou pour meurtre, sont exposés Place Francheville en octobre 1843, pendant une heure.



En 1843, Périgueux ne manque pas d’activités

« Périgueux est vraiment une ville de prédilection pour les plaisirs. Les bals se succèdent assez rapidement, et pourtant ils sont nombreux et brillants, comme on ne les vit jamais. Le deuxième grand bal de la préfecture a été encore plus beau que le premier. Le petit salon de jeu a été envahi par les danseuses, et il s’y est formé un fort beau quadrille.

L’immense salle à manger de la préfecture avait été transformée en salle de jeu. Les tables de à jouer étaient au nombre de vingt. Les curieux qui circulaient autour de ces tables chargées de lumière et occupées par d’actifs partenaires, donnaient une animation toute particulière à cette salle, qui faisait la suite et le pendant de la salle de bal. Le vestibule était orné et décoré fort élégamment, c’était un spectacle vraiment royal que cette longue ligne de lustres. Le bal a été gai, animé, cordial et s’est prolongé jusqu’à 4 heures du matin ».

« Monsieur Auguste a donné dimanche dernier sa première représentation de prestidigitation et de ventriloquie. On peut dire hardiment, et sans craindre d’être démenti, qu’on ne vit jamais dans notre ville un escamoteur de sa force et un ventriloque aussi étonnant. Mardi soir, le spectacle sera complété par des intermèdes de fantasmagorie, et des scènes de dislocation des frères Marseillais ».

« Le bal donné hier par Monsieur de Trémisot, maire de Périgueux, et ses administrés, a été le plus nombreux qui se soit vu dans notre ville, de mémoire de danseurs, même les plus émérites Pour recevoir une affluence aussi considérable, il eut presque fallu les salons de l’hôtel de ville de Paris… »





Le transfert de Marguerite à la prison de Cadillac

« Transfert de Marguerite Neyssensas à Cadillac par la voiture cellulaire n°5 sous la responsabilité du soussigné fondé de pouvoir de Monsieur Guillot Père et fils aîné, entreprise de transport cellulaire des condamnés ». Marguerite est accompagnée par le gendarme Sauvajon.




Réf : Transfèrements - Registre d'écrou - dépôt et passagers (table) 9 juin 1843 au 10 mai 1846 référence 2 Y 141




Le transport cellulaire des condamnés selon le marché passé avec l’entreprise Guillot père et fils ainé.


Article 1

« Un brigadier de gendarmerie sera préposé à la conduite des forçats depuis le lieu de départ de la voiture cellulaire jusqu'à destination ».

Vu notre décision du 29 juin 1837, portant que « les hommes condamnés à la peine des travaux forcés seront ferrés au moyen d'anneaux passés aux jambes et réunis par une chaîne ».

Article 3

« Les femmes condamnées, quelle que soit la nature de leur peine, ne seront point enchaînées. Seulement les poucettes pourront leur être mises, sur l'ordre du brigadier. Les femmes seules pourront conserver leurs souliers ».

Les entrepreneurs fourniront à chaque forçat les effets d'habillement et autres prisonniers qui serviront dans toutes les saisons :

Article 14

« Une chemise de chanvre ou de lin, Un bonnet de laine ou de coton, une cravate de couleur en coton, une casaque du modèle de celle des bagnes, un pantalon et une limousine, dont une partie sera d'étoffe jaune et l'autre d'étoffe gris, un gilet sans manches.

En hiver, les entrepreneurs fourniront, en outre, à chaque condamné, un caleçon en tricot de coton, en été, de semblables caleçons seront tenus en réserve dans chaque voiture, pour être distribués aux forçats qui souffriraient de la rigueur du temps. L’étoffe de ces vêtements sera de laine et fil. Pour la chaussure, en été, une paire de chaussons en droguet, fil et coton, avec doubles semelles, en hiver, une paire de demi-guêtres et une paire de chaussons en droguet, fil et laine, avec doubles semelles. Ils fourniront également des sabots à chaque forçat ; aucun ne pourra être autorisé à faire usage de bottes ou de souliers ».

Après un premier marché passé avec Guillot père et fils ainé pour le transport des forçats, un nouveau marché est passé le 6 février 1839 pour 9 années, avec extension pour le transport des condamnés destinés aux maisons centrales de force et de correction et ce à partir du 1er mars 1839.

Article 18

La nourriture des forçats se composera, en route, savoir :

« Le matin, pour le déjeuner, d'un demi-kilogramme de pain, et de 32 grammes de fromage ou de charcuterie, ou d'un œuf dur, au choix de l'administration.

Le soir, pour le dîner, d'un autre demi-kilogramme de pain et de 125 grammes de lard, saucisson, jambon, veau, mouton, porc ou bœuf, sans os. Le pain sera de la même qualité que celui de la troupe. La nourriture sera la même pour les autres prisonniers. Toutefois elle ne leur sera due qu'autant qu'ils n'auront pas reçu la ration du jour avant de quitter la prison, et s'ils ne doivent pas être déposés à leur destination le jour même, savoir : du 1er mai au 31 octobre, avant 7 heures du soir, et du 1er novembre au 30 avril, avant 5 heures ».

 

La prison de Cadillac en 1844

Le château de Cadillac est transformé au 19ème siècle en première maison centrale pour femmes en France (1822-1891), puis en maison de correction pour jeunes filles (1891-1952). La prison de Cadillac est une institution totalitaire, où l’enfermement, la moralisation religieuse et le travail forcé se combinent pour contrôler et redéfinir le rôle social des femmes.




Après son rachat par l’État en 1818, le château devient un laboratoire de la pénalité féminine. Les détenues, issues pour la plupart des classes populaires rurales, jeunes et analphabètes, sont condamnées surtout pour des crimes de survie (vols, infanticides, prostitution clandestine). L’administration pénitentiaire, toute-puissante et indépendante du judiciaire, y développe une triple logique punitive, rédemptrice et utilitariste. Cadillac est donc à la fois couvent, prison et usine.

L’institution va isoler physiquement et symboliquement Marguerite du monde extérieur : elle ne pourra correspondre et voir ses trois enfants, et sera sous surveillance constante, ses gestes et son temps seront uniformisés. Son quotidien sera rythmé par un règlement minutieux : lever à l’aube, longues heures d’atelier, prière, silence obligatoire. Cette discipline vise à briser toute individualité et à transformer les détenues en corps dociles et productifs.

La religion joue un rôle central : la prison fonctionne comme un couvent pénitentiel où la confession, la prière et la contrition servent à inculquer l’obéissance. Les Sœurs de la Sagesse assurent à la fois la surveillance, le soin et la moralisation des prisonnières. Le modèle religieux est instrumentalisé par l’État pour légitimer la domination masculine et sociale : la femme doit être soumise à Dieu, au mari et à l’ordre établi.

Parallèlement, la prison devient une manufacture textile importante, insérée dans l’économie industrielle régionale. Marguerite travaille dix à douze heures par jour pour des entrepreneurs privés, dans un système d’exploitation justifié par la morale du travail. Le travail pénal est présenté comme moyen de rédemption, mais sert surtout à produire une main-d’œuvre féminine disciplinée, préparée aux exigences du capitalisme industriel.

Ainsi, Cadillac incarne la fusion entre pénitence religieuse et productivisme économique, fondée sur la « nature féminine » supposée docile. Loin d’être un espace de réhabilitation, la maison centrale apparaît comme un outil d’asservissement social et genré, transformant la culpabilité en mécanisme de contrôle. Le modèle, reproduit dans d’autres établissements pour femmes, marque durablement la gestion du féminin dans les institutions disciplinaires modernes : une prison-couvent-usine où s’apprend la soumission.


L’emploi du temps des condamnées



« Lever des détenues : 6h30 pour la saison d’hiver (1er octobre-20 mars), 5h en saison d’été (20 mars-1er octobre). Entrée aux ateliers : 7h en hiver, 5h30 en été.

Distribution du café : aussitôt l’entrée dans les ateliers.

Travail : 7h30 à 10h en hiver, 5h30 à 10h en été.

Déjeuner : 10h toute l’année.

Promenade : 10h30.

Travail : 11h à 16h toute l’année.

Dîner : 16h.

Promenade : 16h30.

Travail : 17h à 20h toute l’année. Coucher : 20h en hiver, 20h30 en été »


Réfectoires au temps de Marguerite


Comment-meurt-on à Cadillac ? Mourir à Cadillac signifie souvent succomber aux conditions extrêmes de détention.  C’est un lieu d’enfermement total : isolement, discipline stricte, surveillance constante, travail forcé et encadrement religieux.


Une prison très mortifère : les registres d’écrou montrent :

1822-1825 : 17 % de décès (102 décès sur 610 détenues)

1848-1853 : 16 % (94 décès sur 573 détenues)

1864-1866 : environ 8,5 % - le taux le plus élevé du pays.


Les causes : faim et malnutrition (régime végétal, bouillon gras hebdomadaire), froid et manque d’hygiène, maladies pulmonaires dues à l’éclairage nocturne permanent dans les dortoirs, épuisement par le travail forcé dans les ateliers textiles, et enfin, mauvais traitements et privations disciplinaires. Le système d’alimentation oblige les détenues à produire toujours plus pour pouvoir se nourrir correctement - un cercle vicieux qui menait à l’épuisement et à la maladie.

Mourir à Cadillac, c’est mourir d’épuisement, de faim, de maladie ou de désespoir dans une institution qui se veut à la fois couvent, usine et prison.

Le château-prison de Cadillac symbolise l’apprentissage forcé de la docilité et de la servitude imposé aux femmes pauvres et « déviantes ».

La condamnation pour vol apparaît comme la principale cause d’enfermement des femmes à Cadillac. Le profil des femmes condamnées, elles viennent presque toutes des classes populaires rurales ou urbaines les plus pauvres, en moyenne, elles ont 34 ans, sont souvent analphabètes et exercent des métiers précaires : couturières, domestiques, journalières agricoles, fileuses, etc. Un quart sont mères célibataires.

« Article 1er. Le silence est prescrit aux condamnés. En conséquence, il leur est défendu de s’entretenir entre eux, même à voix basse ou par signes, dans quelque partie que ce soit de la maison. »

L’instauration de la règle du silence dans les prisons françaises s’applique à compter de 1839. Inspirée du modèle américain, cette règle vise à empêcher la « contagion » du crime entre détenus et à favoriser leur amendement moral. Le silence, associé à la solitude, doit renforcer le caractère punitif de la peine, empêcher les distractions, encourager la réflexion et le repentir, et maintenir la discipline. Cependant, cette mesure, très dure et souvent enfreinte, a été dénoncée comme une souffrance inutile et a finalement été supprimée en 1971-1972.




Marguerite décède le 22 mai 1847 à l’âge de 44 ans et 8 mois, à dix heures du matin à la Maison Centrale, décès déclaré par Jean Ganet, ancien tonnelier, âgé de 50 ans, gardien de la Maison Centrale et Pierre Buval, tisserand, 59 ans, employé à la Maison Centrale, tous deux ne sachant signer. Marguerite subira l’enfer carcéral de Cadillac pendant 3 ans, 2 mois et 27 jours.





Brève étude sur les décès au sein de la Maison Centrale de Cadillac en 1847

On recense 80 décès à Cadillac, dont la majorité est liée à la présence de l’hôpital Sainte-Marguerite, lequel devient, après 1838, un asile psychiatrique autonome exclusivement dédié au traitement des malades mentaux. Cette spécialisation explique en grande partie la surmortalité structurelle observée dans le village.

Environ un quart des décès survient au sein de la Maison centrale, avec 21 décès, parmi lesquels figure celui de Marguerite. L’âge moyen des condamnées décédées s’établit à 41 ans ; il descend à 39 ans si l’on exclut le cas atypique de Marie Sempé, décédée à l’âge de 83 ans. À l’inverse, Catherine Salaycta, morte à 20 ans, est la plus jeune condamnée recensée. Son décès souligne la violence du parcours carcéral, où l’enfermement, la maladie, la malnutrition et l’isolement social fragilisent des corps déjà éprouvés.

La répartition par âge montre une population relativement jeune : 6 condamnées ont moins de 30 ans, 6 ont entre 30 et 40 ans, tandis que 9 sont âgées de plus de 40 ans. Ces femmes meurent bien avant l’espérance de vie féminine du 19ème siècle.

Les décès sont plus fréquents aux mois de février et d’octobre, ce qui peut suggérer une influence saisonnière, possiblement liée aux conditions climatiques ou sanitaires (Epidémie de grippe de 1847). Les mois d’hiver et d’intersaison sont traditionnellement associés à une recrudescence des maladies respiratoires, des épidémies et à une aggravation des conditions matérielles dans les établissements fermés, où l’humidité, le froid et la promiscuité favorisent la diffusion des pathologies.

Concernant le moment du décès, 7 condamnées meurent le matin, 8 l’après-midi et 6 le soir, cette répartition horaire des décès (matin, après-midi, soir) ne fait pas apparaître de schéma net, ce qui tend à indiquer des morts liées à des processus de dégradation progressive plutôt qu’à des événements brutaux. Cette observation concorde avec l’image d’une mortalité lente, conséquence de maladies chroniques, de troubles mentaux sévères ou d’un affaiblissement général.

Enfin, l’origine géographique révèle un fort ancrage régional : la majorité des condamnées est issue de l’Occitanie et du sud de la Nouvelle-Aquitaine, avec une surreprésentation notable de trois départements - les Pyrénées-Atlantiques, le Lot et le Lot-et-Garonne, ce qui s’explique à la fois par la proximité géographique de Cadillac et par les logiques administratives de placement, qui favorisent l’envoi des condamnées dans des établissements relativement proches de leur département d’origine. Cette concentration régionale contribue à faire de Cadillac un lieu d’enfermement ancré dans son territoire, tout en participant à l’invisibilisation sociale de ces femmes, souvent coupées durablement de leurs réseaux familiaux.




Village de Cadillac


Antoine Lejeune

Le parcours carcéral d’Antoine s’étudie de façon concomitante à celui de Marguerite jusqu’au 18 février 1844.

Lors de son admission à la Maison d’arrêt de Périgueux, le 14 avril 1843, Antoine porte « une casquette en drap bleu, une chemise en toile, un gilet en drap avec fond en couleur mélangée, une veste en drap café, un pantalon de même drap et même couleur, une paire de bas en coton bleu, une paire de soulier, le tout en bon état ».

Antoine, 39 ans, charron à Lisle, mesure « 1m 64, porte un nez long, une bouche moyenne, cheveux et sourcils grisonnants, menton rond, visage ovale et front découvert, les yeux gris et le teint brun ».

Antoine adopte, une fois en cellule, la tenue pénale d’usage, une vareuse, un pantalon, un gilet, un béret, des chaussons et sabots, à cela s’ajoute la tonte des cheveux, moustache et barbe.



En marge du parcours d’Antoine, on note que sa sœur, Marie Lejeune, servante, 35 ans, s’est mariée quelques semaines avant son incarcération, le 23 février 1843 à Lisle avec Jean Valade, tisserand, 36 ans. Marie, en 1841, est servante chez les Boisseau, rue de la Halle. Le couple accueillera l’un des enfants d’Antoine peu de temps après son incarcération. Après le décès de Jean Valade en 1846, Marie se marie à nouveau à Bourdeilles en 1852 avec Arnaud Perrier.

A la demande du Juge d’instruction Raymond Courtois, l’huissier Chasteau présente au gardien-chef Blanchard, Antoine Lejeune pour son incarcération. Le gardien enregistre Antoine sous le numéro 271 sur le registre d’écrou (2 Y 80 - feuillet 93). A ce stade de la procédure, Antoine est prévenu de vol et fait l’objet de poursuites, Marguerite est déjà inculpée de vol. Le 4 aout 1843, Antoine est transféré à la Maison de Justice de Périgueux en vertu de l’ordonnance de la Chambre des mises en accusation rendue le 3 juillet par la Cour Royale de Bordeaux.

Le registre d’écrou de la Maison de Justice inscrit sur le registre d’écrou 2 Y 108, Antoine sous le numéro 107 - feuillet 36.

En première instance Antoine avait été condamné par la Cour d’appel de Périgueux à 10 ans de réclusion. Au sens judiciaire : La réclusion est une peine en matière criminelle. Peine afflictive et infamante, elle est définie comme suit dans l'article 21 du Code pénal de 1810 : « Tout individu de l'un ou de l'autre sexe, condamné à la peine de la réclusion, sera renfermé dans une maison de force, et employé à des travaux dont le produit pourra être en partie appliqué à son profit, ainsi qu'il sera réglé par le gouvernement. - La durée de cette peine sera au moins de cinq années, et de dix ans au plus ».

La peine de réclusion est abolie en France en même temps que celle des travaux forcés par l'Ordonnance du 4 juin 1960.

En cassation, la peine s’aggrave pour Antoine.

Le 7 décembre 1843, la Cour d’assises de Bordeaux dans son jugement condamne Antoine à dix ans de travaux forcés, « déclaré coupable de complicité de vol commis par deux personnes, dans une maison habitée, à l’aide d’effraction extérieure et intérieure et d’escalade et encore par une domestique à gages ».

Antoine « commence à subir sa peine le 11 décembre 1843, jour de l’expiration du pourvoi en cassation ». Le greffier Bordelais Marqué signe l’arrêt.




Le 24 février 1844, quelques heures après son exposition publique Place Francheville à Périgueux, Antoine quitte la prison pour être « transféré à Rochefort par la voiture cellulaire ».





Les bagnes de l’Océan - Rochefort

Antoine, à présent forçat, est acheminé de brigade de gendarmerie en brigade, depuis la prison de Périgueux par la voiture cellulaire. Il échappe au châtiment spectacle, l’exposition publique de la « chaîne », disparue en 1836. Antoine parvient à Rochefort 4 jours après, le 27 février, pour subir à présent l’invisibilisation de la violence pénale, désormais cantonnée à un espace clos, le bagne de Rochefort. Les forçats rochefortais proviennent de 22 départements correspondant à l’actuelle Nouvelle Aquitaine.






Le bagne de Rochefort en 1834

Les données chiffrées montrent clairement que Rochefort est le plus petit des trois bagnes encore en activité sous la Monarchie de Juillet. Les effectifs, bien inférieurs à ceux de Toulon et de Brest, tendent même à diminuer entre 1831 et 1836. Le développement des nouvelles technologies de la vapeur et du fer se poursuit inexorablement et s’accélère au début des années 1850.




La salle Saint-Antoine est réservée aux condamnés à vie, à long terme et aux suspects, elle est soumise à une surveillance particulière et son entrée est interdite à tout visiteur.

La salle Saint-Gilles accueille les forçats en couple, et en « chaussette - anneau simple à la cheville » moins lourdement condamnés, comme Antoine ; l’objectif reste de protéger les petits criminels récupérables et libérables. Contiguës à la salle Saint-Antoine, la « salle des doubles chaînes » pour les indociles.

Le bagne de Rochefort participe pleinement au système économique et militaire de l’État : la majorité des forçats est employée aux travaux de l’arsenal, à la traction des navires (la cordelle) ou au transport de matériaux lourds. Le bagne apparaît ainsi comme un réservoir de main-d’œuvre contrainte, indispensable au fonctionnement des infrastructures navales.




La confiance accordée par le commissaire du bagne permet à certains forçats d’accéder à des fonctions moins pénibles, (Antoine, en qualité de charron, bénéficia peut-être d’une détention moins contraignante en travaillant à la forge du bagne) tandis que les récalcitrants subissent des punitions sévères comme la « double chaîne » (deux forçats réunis à la même chaine). Le bagne fonctionne donc comme un microcosme social autoritaire, où l’obéissance conditionne les chances de survie et de relative amélioration du sort. 


L’ancienne forge du bagne, transformée en atelier de petite chaudronnerie en 1882


 Rochefort un espace de mort : une spécificité structurelle

En effet on doit mettre l’accent sur la mortalité exceptionnellement élevée du bagne de Rochefort due principalement aux « fièvres canicules », liées à l’environnement insalubre et au climat.Le chiffre final est accablant : sur environ 25 000 forçats accueillis en 82 ans, plus de la moitié sont morts en détention. Cette mortalité massive interroge directement la légitimité morale et politique du système des bagnes, qui apparaît moins comme un instrument de réinsertion ou de punition proportionnée que comme un dispositif d’élimination sociale.

Antoine apprend le décès de sa mère, Marie Pautard, 72 ans, cultivatrice, le 1er octobre 1846, après la déclaration de son gendre, Jean Valade, tisserand, 38 ans et Jean Bourdeillette, fossoyeur, 50 ans, habitants du bourg. Lors du recensement de 1846, Marie Pautard habite avec sa fille Marie Lejeune, 37 ans, son gendre Jean Valade, son petit-fils Bertrand 18 mois, son autre petit-fils, Jean Eugène, âgé de 13 ans recueilli par le couple après l’incarcération de ses parents. La famille habite rue Froide.



Peu de temps après, Antoine apprend le décès de sa femme Marguerite le 22 mai 1847.

Antoine quitte le bagne de Rochefort à la mi-février 1852 lors de sa fermeture définitive, transféré au bagne de Brest, il intègre son nouveau lieu d’incarcération le 28 février 1852. D’autres détenus furent envoyés dans les colonies pénitentiaires.


Les bagnes de l’Océan : Brest

Le registre du bagne de Brest révèle quelques changements physiques chez Antoine depuis le départ de la prison de Périgueux. (Matricules 2832 à 4000, cotes Shd 2 O 35 page 364/403.

Après quelques 8 années, 1 mois et 4 jours, passés au bagne de Rochefort, Antoine porte à présent « une barbe châtain foncé gris, une petite cicatrice à l’avant-bras droit, une autre à la naissance du poignet, une troisième au tibia de la jambe gauche et une cicatrice sur le derrière du cou ».




Après le bagne de Rochefort où l’intoxication palustre fait de nombreuses victimes, ou le choléra sévit en 1849, Antoine va devoir affronter l’humidité constante du bagne de Brest, cause du développement d’épidémies de scorbut et d’affections de voies respiratoires, la tuberculose restant la principale cause de décès (Phtisie pulmonaire).

« Pendant la période 1846 - 1852 étudié par Eugène Mongrand, 1307 forçats entrent au bagne de Brest atteint du scorbut, quant à Rochefort, il y sévit fréquemment. A Brest l’effectif moyen annuel, pendant la période, est de 2939 condamnés avec un taux de mortalité de presque 5 pour cent - 146 décès ». Concernant la tuberculose, sur 633 hospitalisés, près de 200 forçats décèdent, la pneumonie enlève 120 forçats pour 348 hospitalisés, sur 68 hospitalisés, 41 forçats décèdent de congestion cérébrale. Le Bagne de Brest considéré au point de vue hygiénique et médical - 1856 - par Mongrand


Antoine et la disparition des bagnes métropolitains au milieu du 19ème siècle

Le remplacement des bagnes en France s’effectue par un système de transportation pénale vers les colonies, notamment la Guyane. Ce changement majeur est dû principalement aux transformations économiques, sociales et sanitaires qui rendent les bagnes métropolitains obsolètes et montre comment la colonisation offre un nouveau débouché à la pénalité forcée.

En effet, la mécanisation des arsenaux et l’introduction de la machine à vapeur réduisent drastiquement les besoins en main-d’œuvre non qualifiée. Autrefois, les bagnards constituaient une ressource essentielle pour les travaux lourds de construction navale. Désormais, cette force de travail devient inutile et encombrante, ce qui renverse la logique économique ayant justifié l’existence des bagnes. Le bagne de Brest ferme en 1858.

La colonisation comme nouvelle justification du travail forcé

À l’inverse de la métropole, les colonies connaissent un déficit brutal de main-d’œuvre après l’abolition de l’esclavage en 1848. Les forçats sont appelés à remplacer les esclaves affranchis.

La transportation pénale devient un instrument de colonisation, permettant d’exploiter des territoires perçus comme hostiles et sous-peuplés. Le bagne n’est donc pas supprimé, mais déplacé géographiquement, révélant une continuité entre esclavage, travail forcé et pénalité coloniale.

On assiste à un glissement du bagne productif au bagne colonial, révélateur des mutations du 19ème siècle : industrialisation, abolition de l’esclavage, hygiénisme et impérialisme. Loin d’une suppression humanitaire des travaux forcés, la transportation pénale apparaît comme une reconfiguration utilitariste et coloniale de la peine, au service de l’économie et de l’expansion française.


3D - Modélisation - Larvor D.



En marge du parcours carcéral d’Antoine, un personnage connu, Eugène-François Vidocq, aventurier, bagnard repenti, détective et chef de la police française, séjourna au bagne de Brest. 54 ans avant l’arrivée d’Antoine. En 1798, Vidocq âgé de 23 ans parvient à s'échapper du bagne en se déguisant en matelot. Il y était emprisonné depuis deux ans pour faux en écritures.


La réinsertion sociale et professionnelle d’Antoine en 1853

Le parcours d’Antoine, en tant qu’ancien détenu, est rigoureusement encadré entre la sortie du bagne de Brest le 11 décembre 1853 et son lieu de résidence. Il doit se présenter, munis d’une feuille de route, aux autorités locales des communes identifiées sur leur itinéraire.

Le maire de la commune de Lisle est prévenu par courrier de l’arrivée de l’ancien bagnard, ce qui lui permet de mettre en place des mesures d’accueil et de surveillance. Il lui est également précisé la profession de l’ancien détenu, ici charron, afin de savoir s’il peut prétendre à des moyens d’existence dans la commune. Deux membres de la famille Picot exercent la profession de charron sur le bourg de l’Isle, il s’agit d’Arnaud et Antoine Picot, 38 et 53 ans.

En réalité, le choix du lieu de résidence ne dépend pas toujours du détenu et peut être assigné par les autorités. Antoine ne rompt pas le ban, en d’autres termes, il ne quitte pas le périmètre géographique qui lui est été imposé.




Le 28 aout 1854, Antoine se marie à Lisle avec Elisabeth Chauvin, 53 ans, née à Tocane le 29 Germinal an 10, servante à Bussac, fille majeure et légitime de Guillaume Chauvin, décédé à Léguillac-de-l’Auche le 06 mai1822, et d'Anne Lagarde, décédée à Mensignac le 05 février 1838. Un contrat est passé le 8 aout 1854 entre les deux époux devant Maitre Fourgeau, notaire à Lisle.

Le recensement de 1868 note encore la présence d’Antoine Lejeune, 64 ans, charron, et son épouse Elisabeth rue de Périgueux. Le 4 juin 1874, Antoine, 70 ans, décède à la Chapelle Mouret, à 5 km au sud de Terrasson chez son fils Jean-Eugène, huissier.





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